Alors que je ne connaissais que "Citizen Kane" de Orson Welles, il m'a été donné l'occasion de voir "La Soif du Mal", autre film du maître appartenant au genre très connu et très fifties du polar noir. J'avais peur d'être déçu, tant on se fait une idée du film au vu de la réputation de son réalisateur. Un peu comme pour Jules et Jim et la déception que son visionnage engendre. Mais il n'en est rien. Le film tient toutes ses promesses et a de grandes qualités, si bien qu'on prend un vrai plaisir à observer l'enquête de Charlton Heston.
D'abord, la mise en scène dans son ensemble. Simple, parfois un excellent exercice de style, mais toujours efficace et en parfaite adéquation avec la scène et même l'histoire dans son ensemble. Pas besoin d'avoir une connaissance approfondie de tous les usages de la caméra pour comprendre qu'on voit les bases du cinéma moderne, d'une réalisation jeune même 60 ans après, qui réussit à distiller l'ambiance inquiétante de l'histoire, à en tirer le meilleur parti. D'ailleurs, cela commence dès la première image et la mise en place d'un plan séquence parmi les plus réussis que j'ai pu voir. Même si dans ce cas, il s'agit toujours d'un exercice de style de la part du réalisateur qui peut être dénué d'intérêt, ici, c'est tout le contraire : ce plan séquence inaugural permet au spectateur d'entrer dans le vif du sujet dès les premières secondes, le force à réfléchir sur la scène et ce qui va bien pouvoir se passer, fait monter la tension significativement pour finalement atteindre son paroxysme avec l'explosion de la voiture au niveau de la frontière. A y repenser, on ne peut imaginer meilleure entrée en la matière que celui-ci.
Ensuite, la brochette d'acteurs. Tous superbes, tous dans leurs rôles et parfaitement intégrés à l'histoire, intéressants, ils n'en font jamais trop. Charlton Heston campe une fois de plus le rôle du gentil un peu dépassé mais il n'empêche qu'il dégage un charisme fou dans le rôle de l'inspecteur mexicain : on suit ses aventures avec attention, on a même peur pour lui et honnêtement, ce n'est pas chose aisée. Orson Welles est génial en tant que flic ripoux au physique on ne peut plus repoussant. Si bien qu'on a même du mal à reconnaître le génie tant il a changé depuis Citizen Kane : libidineux, suant, fume sans arrêt, corrompu jusqu'à la moelle, on ne peut que détester le personnage. D'ailleurs, j'ai l'impression que le réalisateur aime se donner des rôles de salaud fini puisque dans chacun des films que j'ai vu de lui, il campe une pourriture sans nom ou un fou sinistre (voir le Procès). Quant à Janet Leigh, elle passe de faire-valoir du héros masculin classique à un premier rôle féminin à part entière et qui a sa réelle importance.
Bien entendu, il ne s'agit pas que du jeu des acteurs mais d'un tout, de la musique au montage, les cadrages, le scénario, permettent une véritable plongée dans le film, pour passer de spectateur à figurant, tant on y croit, tant tout parait plausible, réel. On ne s'attend vraiment pas à un résultat aussi complet, aussi maîtrisé. Il est facile de dire d'une œuvre reconnue qu'elle vaut ce qu'on dit d'elle mais il n'y a là aucune surenchère.
Finalement, on s'aperçoit qu'Orson Welles est bien l'un des plus grands réalisateurs de l'Histoire du Cinéma. A chacun de ses films, on est sidéré par la dimension actuelle de la technique comme de l'histoire. Ici, la frontière mexicaine et les difficultés qu'ont les deux pays pour s'entendre, notamment au niveau de la justice et de la clandestinité sont la représentation parfaite de ce qui pourrait se passer actuellement aux USA et aux difficultés rencontrées à cette frontière, trop grande pour être totalement sécurisée. Pour être encore d'actualité plus de 50 ans après sa sortie en salles, le film mérite sa réputation de chef d'œuvre du polar noir américain.