Si le réalisateur nous émeut et force l'intérêt par son exercice où l'indicible côtoie la beauté des plans, reste un sentiment d'inachevé tant dans son parti pris d'axer son récit sur un personnage récurrent et dans ses témoignages restreints, que dans ses thèmes survolés notamment l'écologie et le politique, l'un et l'autre s'insérant pourtant dans les enjeux et les conséquences.
On peut regretter alors que seul un petit nombre d'intervenants soient choisis pour mettre en lumière un sujet aux multiples ramifications tant morales que sociales. Ce qui donne un sentiment curieux de n'avoir que peu de témoins à citer, qu'un seul portrait ou presque, mis en avant pour mettre en scène sur la durée, le thème de l'amour et du deuil et ceux qui auront vu la série Chernobyl de Graig Mazin et verront ce docu-fiction retrouveront le personnage joué par Jessie Buckley. L'actrice Dinara Drukarova parvient avec force à rendre l'émotion et la douleur et les textes s'impriment dans les jeux d'expressions. L'impossible deuil, les tourments de l'esprit, les fantômes du passé et la perte d'être chers renvoient au souvenir heureux et fantasmé. Mais je reste étonnée que cette victime devienne presque une star de l'écran. N'y a-t-il pas d'autres témoignages, d'autres écrits, d'autres témoins même ? D'autres grandes histoires d'amour oubliées ?
Tout est affaire de souffrance, de solitude et de l'inévitable silence, où les voix off servent des acteurs mutiques. Les corps souvent immobiles, les regards lointains. Les textes du passé s'insèrent alors dans des images au présent venant conforter la volonté de placer la catastrophe dans la réalité d'aujourd'hui. Le sensationnel ou les images chocs sont remplacés par des textes difficiles que le réalisateur adoucit dans une recherche esthétique et poétique. De longs plans fixes, d'arrêts sur image, tels des tableaux de maître, le cinéaste nous emmène in situ, traversant les paysages industriels dévastés, pour une sorte d'errance à travers les habitations abandonnées, les forêts où la vie reprend ses droits, usant de multiples métaphores par ces longs couloirs lumineux tout à la fois synonymes de perte ou de reconstruction à venir, d'appartements où le temps s'est arrêté, ou encore de cette table mise et fleurie où personne ne s'assoit plus, et où ceux qui restent s'interrogent sur leur survie.
Emaillant son récit de quelques données plus concrètes, avec les naissances après 1986 et les maladies à venir, les quotas de radiation, le pouvoir au détriment de l'humain, c'est bien la vie quotidienne en dehors de tout aspect purement scientifique qui est pointée.
Par l'adaptation de l'ouvrage de Svetlana Alexievitch, qui en passant, a bien du mal à se faire entendre, se voit menacée et où ses travaux en Biélorussie sont passés sous silence, Pol Cruchten pointe les retombées psychologiques des survivants de Tchernobyl. Par une mise en scène métaphysique, le cinéaste luxembourgeois à défaut de choisir sa direction, retranscrit à merveille ce qui fait le charme du cinéma russe.