[Rêves est l’un des volets de la Trilogie d’Oslo de Dag Johan Haugerud (très enchanté de faire sa connaissance !). Les films, outre leur réalisateur-scénariste, ont pour points communs d’être littéraires, ainsi que de faire la part belle aux dialogues et aux voix off pour questionner l’amour et le couple, le genre et la sexualité. Reste que chacune de ces œuvres est autonome. Ce qui veut dire qu’elles peuvent être visionnées dans l’ordre que l’on souhaite et que l’on peut choisir de ne pas toutes les regarder.]
Il n’est pas rare de percevoir dès les premières minutes si un film va vous plaire ou non. Y étant allé en aveugle, juste guidé par l’envie de ne pas passer à côté d’un film norvégien – cinéma dont je prends de plus en plus plaisir à découvrir la richesse depuis quelques années –, sans avoir posé auparavant les yeux sur la moindre bande-annonce ou le moindre synopsis, quand j’ai compris qu’on allait suivre ce personnage précis, j’ai su tout de suite que j’allais aimer.
Il faut bien dire que celui-ci a les très jolis et gracieux traits de la pétillante Ella Øverbye (très enchantée aussi !), qui dégage un charme et une fraîcheur de dingue. Notre protagoniste se remémore ses tout premiers émois amoureux : ceux qu’elle a ressentis, adolescente très proche de l’âge adulte, à l’égard de sa professeure de norvégien et de français, et qu’elle a consignés par écrit. Elle décide de faire connaître cette romance à sens unique passée à sa mère (incarnée par Ane Dahl Torp, que je n’avais pas reconnue sur le coup comme étant la même actrice qui a joué, avec tout autant de talent, un rôle totalement opposé : celui de l’immonde marâtre dans The Ugly Stepsister !) et à sa grand-mère…
Alors, d’habitude, je ne suis pas le dernier à gueuler « Show, don’t tell ». Mais ici, pour le coup, l’usage constant du monologue intérieur est très habile et vraiment justifié. Il renforce la sensation d’un passé analysé avec une profonde subjectivité. On ne doute pas que ce qui est raconté par la jeune fille soit sincère, mais c’est sa réalité (par exemple, on a l’impression, à travers son regard, qu’un essayage de plusieurs habits tricotés est une scène d’amour charnel !). D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que parfois, l’histoire s’éloigne de ce point de vue pour laisser la place à des échanges avec les autres personnages du récit, nous poussant à revoir les moments narrés d’une autre manière. Et il y a une séquence qui résume très bien ce propos : le dialogue entre la mère et la grand-mère sur Flashdance. Elles ont des avis complètement divergents sur ce film, sur ce qu’il dégage comme discours de fond. L’une dit que c’est un long-métrage profondément machiste, l’autre dit, au contraire, qu’il est très girl power. Pourtant, il s’agit d’un seul et même film.
Il y a bien sûr, en conséquence, une mise en abyme par le biais d’une méditation cinématographique entre vérité et fiction. Dans cette optique, il y a aussi les regrets de la grand-mère – écrivaine de son métier – qui est frustrée de ne pas avoir vécu autant de choses que ses propres personnages. Évoquer des expériences que l’on n’a pas soi-même vécues… La plus petite scène, le plus petit dialogue, la plus petite réplique forme de la matière à réflexion. Ce n’est absolument pas le genre de film que vous sortez immédiatement de votre esprit, une fois hors de la salle, pour laisser place à vos soucis du quotidien. Non, c’est le genre de film stimulant qui vous donne envie d’y réfléchir des heures et des heures.
Ce qui rend aussi l’ensemble aussi juste que riche et captivant, c’est que les émotions y sont montrées comme complexes, volontiers contradictoires. Ce qui fait qu’il y a une autre conséquence heureuse : l’ensemble est aussi un portrait sensible de l’adolescence.
En résumé, Rêves est remarquable d’intelligence et de profondeur par sa richesse, par sa subtilité, par sa vérité – et porté, en outre, par un trio féminin mémorable (aussi bien sur le plan de la consistance de leurs personnages que par l’interprétation des actrices !). Le prix FIPRESCI et l’Ours d’or que le film a remportés sont pleinement mérités. Et le réalisateur Dag Johan Haugerud fait son entrée dans mon univers cinéphile de la plus belle des façons.
Il est inutile de vous préciser que je vous dis à très bientôt pour les deux autres volets.