Dans une conférence sur le cinéma donnée en 2004 à des étudiants et récemment publiée, Pedro Costa disait :


« Il y a certains films, pour moi, qui sont comme des portes. Ils ressemblent à des portes qui ne vous laissent pas entrer en tant que protagoniste du film. Vous êtes à distance, vous restez dehors. Ce que vous voyez, c'est un film et vous, c'est autre chose. Ce sont deux entités distinctes. C'est très rare qu'un spectateur voie un film aujourd'hui. Il ne voit pas un film, il voit ce qu'il veut voir. Si ça arrive – et ça arrive rarement – , c'est quand le film ne le laisse pas entrer, c'est quand il y a une porte qui lui dit : "Tu ne peux pas entrer". Là, il y a une chance qu'il entre. Le spectateur peut vraiment voir un film si quelque chose sur l'écran résiste, lui résiste. S'il peut tout reconnaître, il va se projeter sur l'écran, il va se voir lui-même. Parfois, quand on pense qu'on va tout montrer, on ne montre rien, on est juste dans la dispersion. Il faut absolument que vous soyez vous-mêmes et pas un fantôme sur l'écran. Il ne faut jamais pleurer ou souffrir avec le personnage qui souffre à l'écran, jamais. Plus je ferme des portes, plus j'empêche le spectateur de faire ce qu'il veut faire, c'est à dire se complaire. Il veut se voir sur l'écran et moi, je ne veux pas qu'il se voie sur l'écran. Donc, plus je ferme les portes, plus j'aurai un spectateur qui sera contre moi, peut-être contre le film, mais au moins il sera, je l'espère, inconfortable et en guerre, c'est à dire dans la situation où se trouve le monde. »


En regardant Kaouther Ben Hania opposer systématiquement, via sa caméra tremblotante, l'édifiant document sonore de la voix de Hind Rajab aux visages en pleurs de ses acteurs, je repensais à ces mots.

Il y a des films qui se croient nécessaires et exemplaires, et qui exhibent cette certitude, la fluidité de leur dispositif trop bien huilé, sans trembler, jamais. La caméra tremble, oui, mais c'est un tremblement d'excitation, un tremblement qui veut percer les visages, récolter les larmes et nous les offrir sur un plateau, pour nous dire : ces larmes sont les vôtres, allez-y, indignez vous, pleurez.

A cela j'oppose le doute, le recul et surtout la distance, secret peut-être à jamais perdu d'un cinéma qui respecte vraiment l'humanité au lieu d'exploiter froidement son désastre.

B-Lyndon
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