Du même réalisateur, j'aime beaucoup "Under the Skin" et "Birth", oeuvres sensorielles, originales, audacieuses et privilégiant le non-dit. Glazer ne prend pas le spectateur pour un décérébré et fait appel à son imagination et à sa finesse. Voilà pourquoi j'aime son cinéma.
"La Zone d'intérêt" est, comme les deux films que j'ai cités, une oeuvre originale et sensorielle. J'ai été tout de suite très enthousiasmée par ce parti pris original et audacieux de l'horreur en hors-champ. Raconter le quotidien d'un camp d'extermination nazi de l'extérieur, en en voyant le minimum, c'est gonflé. Et même casse-gueule si on a l'intention de le faire pendant 1h45. Mais j'y reviendrai.
L'idée de placer ce jardin fleuri et ensoleillé comme un paravent devant l'enfer du camp est une grande idée. Le cinéma sensoriel de Glazer peut s'exprimer à plein : visuellement, le contraste est saisissant entre les couleurs du paradis et celles de l'enfer. Les couleurs vives des fleurs, du gazon, la blancheur des vêtements de la famille Höss sont comme un rempart contre le gris du mur d'enceinte, des bâtiments du camp qui le surplombent et des cendres qui souillent la rivière et les vêtements blancs. L'odeur entêtante des fleurs côtoie celle des fours crématoires. Là aussi, le jardin odoriférant sert de paravent pour masquer les odeurs désagréables.
Le paravent du jardin n'est pas totalement efficace. Quand les cheminées des fours crématoires fonctionnent la nuit, personne ne peut ignorer le ciel qui rougeoie et on peut voir des choses en regardant par la fenêtre du premier étage. Le haut mur gris qui entoure le jardin n'empêche pas de voir les bâtiments du camp qui se dressent au-dessus, comme s'ils refusaient qu'on les ignore, et n'empêchent pas les cendres humaines de tomber dans le jardin.
Au lieu de montrer la Solution Finale côté camps, Glazer a donc choisi de montrer le nazisme du quotidien, dans les coulisses, celui qui permet à une famille de monter dans l'échelle sociale et de créer son "espace vital", son Lebensraum, dixit Mme Höss. Comme les femmes de ménage qui nettoient impassiblement le musée d'Auschwitz à la fin du film, les Höss vivent et travaillent juste à côté de l'enfer et s'y sont habitués. Ils mènent une vie routinière sans plus faire attention au grondement permanent en provenance du camp, aux coups de feu, aux aboiements des chiens, aux cris. Seule une personne non habituée, la belle-mère de Rudolf Höss en visite, fera une insomnie à cause des hautes cheminées qui font rougeoyer le ciel.
La mise en scène est audacieuse et sensorielle, mais je ne monte pas au-delà de 7/10 - alors que j'ai mis 8 à "Under the Skin" et "Birth" - parce que plusieurs choses me gênent. D'abord, comme plusieurs autres membres de SC, je trouve que ce choix du hors-champ ne convient pas pour un long métrage. Même si je ne me suis pas ennuyée, je crains que ce soit le cas lors de visionnages ultérieurs. Là, il y avait la surprise du dispositif qui a joué et j'étais curieuse de voir comment Glazer allait s'en tirer sur la durée. Ça a marché sur moi la première fois; pas sûr que ça marche une deuxième fois, et dans ce cas, je baisserai ma note.
Par sa mise en scène distante et froide, son choix du hors-champ pour l'horreur, ses plans larges et fixes, son refus des gros plans, Glazer met à distance le pathos et le spectateur. Mais ce qui m'étonne et me gêne, c'est qu'il rompt ce principe à plusieurs reprises, notamment lors de gros plans inexplicables (gros plans sur les fleurs) ou au contraire surexplicatifs. Je pense notamment à ce plan du jardinier répandant des cendres au pied des plantes du jardin, suivi d'un long gros plan sur sa fourche mêlant les cendres à la terre. Ce gros plan surexplicatif était inutile, mais surtout pas en cohérence avec la mise en scène froidement neutre. Ce genre de détail me fait sortir du film et m'énerve. Le spectateur est capable de comprendre d'où proviennent ces cendres (on parle abondamment des crématoriums avant) et n'avait pas besoin d'un gros plan pour lui mettre les points sur les i. A plusieurs reprises, Glazer oublie sa subtilité et sa confiance dans l'intelligence du public et ça me gêne un peu. Il ne faudrait jamais penser aux idiots pour raconter une histoire, sous peine d'être lourd et d'agacer ceux qui font marcher leur cerveau.
Glazer fait appel à l'imagination du spectateur dans sa manière de filmer le camp d'Auschwitz, mais ne le fait pas pour représenter le nazisme du quotidien au sein de la famille Höss, comme lors du partage des vêtements confisqués aux prisonnières du camp, la collection de dents en or des enfants, les cendres et les os humains qui envahissent la rivière, les cendres qui retombent sur le linge qui sèche ou qu'on utilise en guise d'engrais dans le jardin. Là, la mise en scène est plus démonstrative et fait appel à la culture du spectateur.
Glazer rappelle ainsi régulièrement au spectateur que, même si Mme Höss et ses enfants ne participent pas à l'extermination, ils restent quand même des nazis et ne doivent pas susciter notre empathie. Mais comment peut-on avoir de l'empathie pour des gens qui vivent heureux à côté de la souffrance ? Peut-être craignait-il aussi que le spectateur s'ennuie devant la vie banale de cette famille. Ça me laisse la sensation que Glazer n'est pas allé jusqu'au bout de son audace.