Dans son essai « La chambre claire » sur la photographie, Roland Barthes a écrit « la photographie n'est pas une copie du réel, mais une émanation du réel passé » et « dans toute photographie, ce qui est photographié est un spectre : il y a retour du mort », mais encore « la photographie ne dit pas forcément ce qui n’est plus, mais seulement et à coup sur, ce qui a été. Cette subtilité est décisive… ».
Dans LAGUNA, Sharunas Bartas met en œuvre cette idée. En partant sur les traces de sa défunte fille aînée dans le dernier endroit où elle a vécue, le cinéaste superpose la vie et la mort. Il crée un périple en compagnie de sa fille cadette, où se mélangent la projection d'une relation brutalement interrompue (projection sur la fille cadette) avec un apprentissage spirituel du vivant (qu'est-ce que l'amour, retour aux choses simples dans la nature, questions existentielles). Ce périple est guidé par les perceptions passées supposées de la fille aînée. Chaque déplacement dans le paysage, chaque rencontre humaine ou animale, semblent être une revisite tout droit sortie d'un spectre. La nature s'offre à nouveau à d'autres regards, alors que la disparition y est déjà passée : celui du père et de la sœur en deuil, celui du cinéaste, celui du spectateur.
Face au deuil, le film cherche alors un apaisement dans ce lieu du littoral mexicain vers l'océan Pacifique. Sharunas Bartas n'hésite pas à faire durer ses plans, à observer la vie animale et végétale, à renvoyer des silences aux dialogues. Jusqu'à également mettre en lumière ce monde isolé, oublié, où vit une communauté d'anonymes aux traditions encore bien vivantes. Il y a quelque chose de l'ordre de la petitesse de l'être vivant dans ce monde, que ce soit dans la vie ou dans la mort : l'intime, le collectif, l'inconnu, le deuil d'un proche, etc... tout fait partie d'un même ensemble.
Le film fait même un parallèle intéressant avec l'impuissance de ce monde isolé, de ce mode de vie, face à des catastrophes (dont naturelles). Le deuil, et donc la spiritualité que l'on peut accorder à la vie (peu importe la manière dont nous la manifestons), trouve un écho dans la sensorialité de ce paysage, de ce mode de vie. Comme si cet espace naturel était cathartique, nettoyant toutes les impuretés pour ne garder que les émotions les plus essentielles. La nature est reine et prolifère avec abondance, renvoyant à l'être vivant la fragilité de sa vie. Parce que ce qu'il en restera, c'est le renouvellement de la nature et ce qu'elle a de plus beau à offrir à qui accepte de la respecter.
J'ai adoré tout cela. Mais face à cette émanation de la nature et des souvenirs par le deuil, il y a des moments père / fille cadette bien vaseux et forcés, à coups de dialogues et questions pseudos existentielles et philosophiques. Des moments qui ne semblent ni naturels, mais très préparés. Ca se voit que le cinéaste force certaines de ses attitudes, pour rendre la sensibilité plus littérale et maîtrisée.