Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme

Deux films viennent en tête au regard de Lara Jenkins de Jan-Ole Gerster. Tout d’abord Oslo 31 Août du norvégien Joachim Trier, relatant 24 heures poignantes de l’errance du jeune Anders, un junkie trentenaire que plus rien ne raccroche à la vie. Puis Oh Boy du même Jan-Ole Gerster, où Niko, le personnage interprété par Tom Schilling, la trentaine également, traîne sa carcasse d’un groupe à l’autre, engoncé dans une vie trop lourde à porter pour lui pour cause d’inadaptation chronique. Ici, dans Lara Jenkins, la protagoniste éponyme (Corinna Harfouch) est également dans cet entre-deux incertain, prête à en finir au petit matin, mais parvenant tant bien que mal à glisser sur la corde raide des vingt-quatre heures suivantes que va durer le récit de Gerster.


C’est le jour de son anniversaire ; Lara a 60 ans. Elle vit seule, n’a plus de boulot apparemment, fonctionnaire retraitée et installée dans une dépression sévère qui l’isole de tous. Quand elle se lève le matin, c’est pour se trouver face à un pan de mur soigneusement débarrassé de tout encombrement : la place d’un piano y est nettement préfigurée, mais le piano n’y est pas, n’y est plus. Elle déambule d’endroit en endroit, d’un proche à l’autre, ne sachant que faire ni comment être en ce jour où son pianiste de fils Viktor (Tom Schilling à nouveau) donne son premier concert en tant que compositeur. Contrairement aux deux films cités ci-dessus, il est très difficile de saisir le ressort du personnage de Lara. On ne sait à quoi attribuer son désarroi : est-elle jalouse du succès annoncé de son fils, regrette-t-elle de lui avoir fait vivre par procuration sa vie de pianiste ratée ? Très grande dame du théâtre Outre-Rhin, Corinna Harfouch joue très bien, toute en intériorité et avec beaucoup de nuances. Mais le personnage s’exprime à peine, et le spectateur a beaucoup de mal à entrer en empathie avec Lara Jenkins. Ceci, d’autant plus que son entourage renvoie une image extrêmement négative d’elle : anciennes collègues revenues de sa légendaire aigreur, ex-mari lui reprochant trop d’emprise sur leur fils, et même sa propre mère qui lui reproche d’avoir été une mère insensible, voire tortionnaire envers Viktor, un fils lui-même animé de sentiments ambigus puisque c’est l’exigence même de cette mère parfois honnie qui lui donne d’être le pianiste réputé qu’ il est devenu.


Alors certes, Lara est malheureuse. Certes, le cinéaste sait tisser par petites touches un début de rédemption pour cette femme qui a perdu le goût de sa propre vie. Une bouteille de champagne partagée avec un voisin qu’elle a pourtant éconduit quelques heures auparavant, un piano qu’on retrouve comme on retrouve un amour perdu. Une rencontre structurante avec son ancien professeur de piano, le même qui est sans doute pour beaucoup dans le sentiment d’échec et de frustration globale qui a dominé la vie de Lara. Petit à petit, on la voit renaître, reprendre espoir. Mais le chemin pour arriver à cette rédemption est tellement aride et austère, le cinéaste nous donne tellement peu de choses à nous mettre sous la dent que, globalement, on reste en dehors de son histoire. Le manque de vie de Lara Jenkins, rejaillit sur le film lui-même, très paradoxalement atone malgré le choix d’une couleur orange marquée (le manteau de Lara) pour traverser le film. La frustration du spectateur est d’autant plus grande qu’il sent par endroits ce feu qui couve, cette souffrance qui ne demande qu’à hurler.


Jan-Ole Gerster déçoit avec ce deuxième film pourtant partageant beaucoup de points communs avec le précédent, Oh Boy, autrement plus enthousiasmant. Creusant le même sillon du film psychologique et très intimiste qui n’est pas pour nous déplaire, on ne peut qu’espérer que la prochaine mouture de son cinéma sera de nouveau à la hauteur de nos attentes…

Bea_Dls
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le 9 sept. 2020

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Bea Dls

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