Le film s'ouvre sur un Laurent suspendu, à la dérive, seul et bras ballants, instruments désoeuvrés qu'on aimerait le voir remettre dans ses poches : à défaut de ne rien faire, il pourrait au moins le cacher. Sauf que Laurent a déjà 29 ans et cela fait longtemps qu'il a lâché l'affaire. Qu'il a craqué.


Il ne cherche plus à planifier, à anticiper, à espérer. En fait, il ne cherche plus à faire partie du monde. Il ne fait plus que le traverser, dans le vent. On passe le film en se demandant, pour tromper parfois l'ennui, ce que fait Laurent, alors que lui non plus. Il fait, sans but précis. Deprisa deprisa - coupant à travers le relief - a rumbo perdido.


Et pourtant Laurent n'est ni tout à fait nonchalant, ni vraiment déprimant. C'est simplement l'histoire d'une résignation, un délaissement dont il a atteint le caractère le plus absolu ; qui ne lui laisse désormais plus comme seule force motrice que le dépit. Un état sur lequel Laurent porte pourtant un regard bien lucide lorsqu'il s'arrête rien qu'un instant. Sauf que de se rendre compte à s'en sortir, il n'y a pas qu'un pas mais une infinité, inatteignable.


Et de cette clairvoyance naît la douleur, qui fait marcher ce "disparu", cet "ingrat". Un "fantôme", pourtant pas dénué d'humanité. L'humanité dans sa plus grande vanité, dont le sens manque tant qu'on cherche à le créer partout. En essayant d'être quelque chose, dans l'interaction de l'instant, pour Lola, pour Farès, pour Coline, pour Santiago, pour Sophia. En acceptant successivement les différents rôles de figurant qu'on lui propose, dans des scènes qui n'anticipent jamais les suivantes.


Mais malgré des intentions bien réelles, celui qui aimerait lui aussi "avoir des choses à raconter" n'est un figurant médiocre, qui ne parvient pas à bander pour Farès, ne partage pas vraiment le rêve viking de Tiago, qui ne remplacera évidemment pas le mari absent de la vie de Sophia, qui ne fera que retarder la communion entre Lola et son jardin.


Un figurant médiocre qui ne trouve que difficilement des mots pour sa propre soeur, la seule qui essaie encore de l'accrocher au cap qu'il ne cherche plus à atteindre. Une soeur qui s'apprête justement à se mouvoir pour conserver le sens précaire qu'elle a trouvé a sa vie. Vers un "autre bout du monde" que Laurent, s'il feint d'y croire pour toujours suivre son script, perçoit bien : "pas si loin". Elle-même le sait, il faut bouger pour fuir dans le moment, mais ce ne sera pas si différent. Car c'est aussi l'histoire de Laurent, qui passe en coup de vent dans la vie d'autres petits souffles pas moins éphémères que lui.


Laurent dans le vent est un oeuvre délicate, qui laisse contrasté mais pas indifférent. Une expérience, renforcée par une production musicale maîtrisée, qui n'hésite pas à nous placer tantôt dans l'ennui, tantôt dans l'embarras, l'absurdité, qui mature, qui laisse cette certaine impression d'avoir vécu une oeuvre dans laquelle les scènes sensuelles, dans l'acception première du terme, ne manquent pas. Une oeuvre dont le personnage volatile laisse une trace certaine en trouvant en nous un puissant écho.

aureld
7
Écrit par

Créée

le 22 janv. 2026

Critique lue 67 fois

aureld

Écrit par

Critique lue 67 fois

3

D'autres avis sur Laurent dans le vent

Laurent dans le vent

Laurent dans le vent

5

Cinephile-doux

le 1 janv. 2026

Suivre

Hors saison

Presque tous les longs métrages labellisés par l'ACID se caractérisent par leurs pas de côté et un certain refus d'une narration classique. Mais il faut du talent pour croquer des tranches de vie à...

Laurent dans le vent

Laurent dans le vent

4

babelard

le 9 janv. 2026

Suivre

Critique de Laurent dans le vent par babelard

Y a pas de magie, c'est la conformité chiante qui se regarde dans un miroir et se croit belle et atypiqueC'est pas parce que les personnages laissent planer les silences et parlent avec un phrasé...

Laurent dans le vent

Laurent dans le vent

7

Dormir_Debout

le 4 déc. 2025

Suivre

La montagne magique

Il y aurait bien quelque chose de Guiraudie dans cet étonnant Laurent dans le vent (dont l'acteur principal rappellerait Félix Kysyl de Miséricorde). L'ambiance lente, sèche, pince-sans-rire, de ce...

Du même critique

L'Affaire Bojarski

L'Affaire Bojarski

6

aureld

le 20 janv. 2026

Suivre

Critique de L'Affaire Bojarski par aureld

Le film retrace la vie d'un faussaire polonais hors du commun, au destin volé par la Seconde guerre mondiale. Réfugié en France, ses riches inventions restent sans lendemain devant l'accueil...

Leurs enfants après eux

Leurs enfants après eux

6

aureld

le 11 janv. 2026

Suivre

Critique de Leurs enfants après eux par aureld

Dans les 90', les étés adolescents d'une cité désindustrialisée de l'Est depuis laquelle Anthony fils de prolos, Hacine enfant d'immigrés et Steph rejeton de notables de province espèrent tous faire...

Les Guerriers de l'hiver

Les Guerriers de l'hiver

9

aureld

le 6 janv. 2026

Suivre

Critique de Les Guerriers de l'hiver par aureld

Olivier Norek signe un roman historique percutant dont la remarquable méticulosité est sublimée par un registre épique plus que maîtrisé. Le livre devient rapidement un page-turner efficace qui nous...