8
1062 critiques
Boule de Swift
Après avoir bouffé sa dose de vache enragée, Miyazaki connait avec Nausicaä un succès retentissant tant en version papier que dans son adaptation au cinéma. A une époque qui privilégie télévision et...
le 6 nov. 2012
Notre note est neutre et ne reflète rien. L'article comporte plusieurs spoilers.
S’attaquer à l’œuvre de Hayao Miyazaki, c’est risquer le cliché. Que n’a-t-on dit sur le maître de l’animation, de ses thématiques écologiques jusqu’à la plasticité de son animation ? On mentionne peut-être moins l’éthique qui peuple ces films : simple filigrane caché derrière la multiplicité des motifs, mais qui fait de l’expérience contemplative la quête initiatique des personnages, voire du spectateur lui-même.
Par delà les nuages
À cet égard, Le Château dans le ciel fait symptôme. Après avoir rencontré Sheeta, une jeune fille tombée du ciel, Pazu l’accompagne pour découvrir la légendaire cité de Laputa, également recherchée par une bande pirate et une armée de militaires cupides. Le synopsis sonne comme un film d’aventure classique, et c’est ce qu’il est : la découverte d’un monde inconnu, et le dépassement des périls qu’il engendre, conduira les protagonistes à se découvrir eux-mêmes.
Le film marque néanmoins son originalité en initiant les personnages à une contemplation de la réversibilité de l’univers. Ainsi assiste-t-on, avec Pazu et Sheeta, à la découverte du ciel étoilé au fin fond d’une grotte, ou au spectacle d’une forêt flottant dans les airs. Dans un cas, le ciel se niche au cœur de la terre ; dans l’autre, la terre s’élève dans le ciel, et cela circulairement. Le film entier se structure autour de repères spatiaux qu’il ne cesse d’inverser et de réorganiser, sur un plan à la fois spatial et humain : si Pazu rencontre Sheeta après une chute, il la rattrapera plus tard depuis les airs. Bas et haut se chevauchent, ciel et terre se confondent au mépris des points cardinaux et des grandes structures physiques. De nombreux plans d’ensemble captent ces moments de sidération devant l’imprévisible du réel, intégrant les personnages dans le cadre pour figurer le parcours initiatique des personnages, comme l’atteste la découverte de Laputa : formidable architecture qui se découvre petit à petit derrière l’étoffe des nuages. Grandir, c’est apprendre à regarder par-delà les nuages. Regarder le multiple dans le singulier. La coexistence d'éléments contradictoires au sein d'un même objet.
Miyazaki figure cette qualité du regard – celui qui capte l’aléa des apparences – via les lunettes. Motif récurrent du film, il définit pour Pazu un moyen de protéger ses yeux du vent afin de repérer son chemin. À contrario, le diabolique Muska porte des lunettes teintées : signe d’un défaut de vision. Lui ne voit dans Laputa qu'un moyen d'assouvir son désir de puissance. On comprend mieux son aveuglement final, et le discours de Sheeta qui lui reproche de mécomprendre ce qu’est Laputa : un royaume, certes, mais sans sujet ; une arme de destruction massive, certes, mais aussi un berceau de vie. Aucune de ces représentations n’est fausse, aucune ne subordonne l’autre. Elles coexistent pour le regard capable de les embrasser d’un même mouvement. On voit se dessiner une éthique du regard : celui qui appréhende le monde comme moyen, simple outil au service de ses besoins, ne peut aboutir qu’à l’aveuglement. Seuls ceux pour qui la contemplation est une fin en soi peuvent percevoir le miracle foisonnant du monde.
S’émanciper
Personne ne semble plus différent que Sheeta et la capitaine Dora. Pourtant, le film ne cesse d’égrener de troublantes ressemblances : leur détermination, d’abord ; mais aussi leurs couettes, les similitudes physiques révélées par le portrait de Dora lorsqu’elle était jeune, leur solitude de femmes isolées dans un monde masculin, ainsi que leur qualité d’autorité (toutes deux occupent une fonction de pouvoir puisqu’on le rappelle : Sheeta est une princesse). Idem pour Pazu, lorsqu’un plan l’associe le temps d’une brève discussion avec Papi Pomme, un vieux mineur isolé au fond d'une grotte. Filmés de profil, leurs visages découpés sur fond noir, avec une casquette et des vêtements identiques, les personnages se répondent l’un l’autre, le plus vieux préfigurant ce que le plus jeune pourrait devenir. La réversibilité spatiale infuserait-elle le temps lui-même ? Peut-être ; surtout, le film s’attache à mettre en scène l’émancipation au travail – émancipation qui passe par la contemplation, c’est-à-dire découverte d’une altérité. Nous l’avons dit : les protagonistes quittent le monde de l’enfance ; mais pour devenir qui ? Les adultes que rencontrent Sheeta et Pazu forment une galerie de modèles possibles. Problème : ils déçoivent tous. Solution : l’émancipation. Si l’on ne grandit qu’en découvrant l’altérité profuse du monde, on ne devient quelqu’un qu’en s’émancipant des modèles rencontrés*. Quand Sheeta révèle à Muska son aveuglement, il lui tire dessus. Ses couettes sont arrachées, et la caméra capte dans le même plan l’ambiguïté fondamentale de l’instant : la peur sur le visage de la fillette et sa détermination à rester debout, son entrée dans l’âge adulte et son émancipation du modèle de Dora. Laputa n’est pas un trésor et Sheeta n’est pas une pirate. S’émanciper, c’est reconnaître et distinguer. Reconnaître l’autre et se distinguer soi. Il y a un peu de Dora en Sheeta, mais elle ne la résume pas. C’est peut-être une des plus belles idées du film : ne pas avoir limité la réversibilité de l’univers à une circularité spatiale, mais l’avoir installée au cœur des personnages. Au cœur du temps lui-même, qui décline les individus par de subtiles variations, à la fois semblables et distincts. Cela permet une précision : le regard adulte découvre moins la richesse du monde que ses infinies singularités. C’est pourquoi la mort n’est jamais traitée avec légèreté dans les mondes de Miyazaki. Quand bien même il s’agit de soldats idiots, la mort commet la pire des atrocités possibles : elle appauvrit le monde.
De cette réorganisation de l’espace et du temps, il n’est pas interdit de penser qu’elle offre au spectateur sa propre quête initiatique. Regarder Le Château dans le ciel, c’est la possibilité de renouveler son regard. D’appréhender le tumulte visuel du monde : un vaisseau caché sous les nuages dont l’ombre laisse deviner le dessus d’un poisson ; les plans subjectifs qui captent les éclairs transformés en dragons. Malléabilité de la forme, malléabilité des apparences : toutes dévoilées par ce souffle qui habite le premier plan du générique. Le souffle qui pousse les personnages en avant et révèle l’entrelacs des apparences. Le souffle de l’aventure.
* Ceux qui n’y parviennent pas sont condamnées à demeurer de grands enfants. Le film tire d’ailleurs ses meilleurs effets comiques du comportement infantile des pirates et des militaires, aveuglés par leur cupidité, incapables de voir que le grandeur de Laputa ne se limite pas à la richesse de son trésor. L’animation s’attarde souvent sur l’amplitude caricaturée de leurs mouvement ou leur obéissance imbécile (à ce titre, pirates et militaires fonctionnent comme miroir inversé : une figure maternelle dirige les premiers, clairement nommée comme telle ; et une autorité franchement paternaliste gouverne les seconds). Les pirates vont même jusqu’à séduire Sheeta qui, on le rappelle, est mineure : gênante et ingénieuse trouvaille pour montrer la portée de leur aveuglement.
Créée
le 12 févr. 2025
Critique lue 243 fois
8
1062 critiques
Après avoir bouffé sa dose de vache enragée, Miyazaki connait avec Nausicaä un succès retentissant tant en version papier que dans son adaptation au cinéma. A une époque qui privilégie télévision et...
le 6 nov. 2012
9
401 critiques
Décidant d'établir un semblant de culture cinéma chez une naine que je connais - à grands coups de Rabbi Jacob, de Cirque et de quelques Burton, Tim pour commencer, on verra pour jack plus tard - je...
le 18 mai 2013
8
3176 critiques
Le troisième long métrage de Miyazaki, découvert sur le tard en France grâce au succès de ses chefs d’œuvres à l’aube des années 2000, a dû surprendre les nouveaux amateurs. A priori bien plus...
le 31 mai 2015
5
13 critiques
Notre note est neutre et ne reflète rien. L'article comporte plusieurs spoilers. S’attaquer à l’œuvre de Hayao Miyazaki, c’est risquer le cliché. Que n’a-t-on dit sur le maître de l’animation, de ses...
le 12 févr. 2025
5
13 critiques
Notre note est neutre et ne reflète rien. L'article comporte plusieurs spoilers.Premier film de Brady Corbet à sortir dans les salles françaises, The Brutalist ne cache pas ses ambitions. Passé le...
le 2 mars 2025
5
13 critiques
Notre note est neutre et ne reflète rien. L'article comporte plusieurs spoilers.Recueil collectif rédigé en l’honneur d’un poète mort, les Tombeaux poétiques semblaient être tombés en désuétude...
le 28 févr. 2025
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème