Francesco Rosi retrace ici le long séjour forcé de Carlo Levi dans un village du Mezzogiorno, où il est assigné à résidence par le régime fasciste pour ses opinions dissidentes. Dans un village aux façades blanc/gris décrépies perché sur un promontoire dominant les champs, il va partager le quotidien austère et simple de ces paysans oubliés. Une région où même le Christ n'est pas arrivé, "ni le temps, ni l'âme individuelle, ni l'espoir, ni la liaison entre causes et effets, ni la raison, ni l'histoire". Une terre aride, sans arbres, où les pluies font s'écrouler la terre. Une terre de malaria, où font défaut les médecins compétents, une terre de superstitions et de rites, une terre où l'émigration apparait comme la seule échappatoire à la misère. Le labeur des paysans résignés semble ne pas y avoir changé depuis des temps immémoriaux. Par certains côtés, ce film évoque "L'arbre aux sabots" d'Ermanno Olmi, reconstitution minutieuse et sans artifices du quotidien du monde paysan, soumis à la sévérité et l'arbitraire des puissants.


L'absence de musique extradiégétique renforce l'impression d'austérité du quotidien (un homme qui joue de la clarinette, des chants entonnés à table ou la radio fasciste sont les rares moments de musicalité). A l'image de ce monde figé, le rythme du film est lent et dénué de péripéties mais l'on ne s'ennuie pas pour autant.


Si par son milieu social et son bagage intellectuel, Levi était destiné à fréquenter plutôt les notables du village, c'est aux paysans méprisés par ces derniers qu'il va au contraire s'attacher. Au fil de ses déambulations (strictement limitées au village), Carlo Levi va rencontrer toute une galerie de personnages : l'archiprêtre toujours ivre et décrié, le collecteur d'impôts détesté par la population, le menuisier ayant séjourné aux Etats-Unis, le podestat en petit chef local...Guidé par sa curiosité et son humanisme, Levi se fait un observateur attentif, discret et respectueux, et petit à petit partie prenante de la vie locale, apprécié de la population et loué pour son activité de médecin malgré lui. La voix off du narrateur, plus littéraire, fait par ailleurs état de ses constats désabusés sur la misère, l'abandon et les passions dont cette population fait l'objet.

Ce qui frappe c'est la collision entre ce monde isolé et oublié, guidé par ses propres codes, et le monde extérieur, en particulier l'Etat, dont les règles et les injonctions apparaissent comme absurdes. La scène du discours profasciste du podestat est à cet égard éclairante : à l'indifférence des paysans retardés dans leurs travaux contraste l'enthousiasme belliqueux des notables. L'Etat apparait comme une abstraction lointaine, mais toujours menaçante et difficile à appréhender. Alors qu'au pays tout fait défaut, le régime du Duce envoie ses fils en Ethiopie pour y conquérir un empire. "L'Etat est une des formes de ce destin, comme le vent qui brûle les récoltes ou la fièvre qui nous consume le sang".


La prestation sobre de Gian Maria Volonté, que l'on a peut-être plus l'habitude de voir en homme de pouvoir ambitieux ou cynique (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, L'affaire Mattéi) ou encore en malfrat (la trilogie du dollar chez Leone, Le cercle rouge, Lucky Luciano), est très convaincante.


Une adaptation réussie qui fait honneur au beau texte de Carlo Levi.


Scénario/ dialogues /narration : 8

Interprétation : 8

Mise en scène / photographie : 7

Atmosphère / originalité : 7

Roubachof
8
Écrit par

Créée

le 15 juin 2025

Critique lue 15 fois

Roubachof

Écrit par

Critique lue 15 fois

2

D'autres avis sur Le Christ s'est arrêté à Eboli

Le Christ s'est arrêté à Eboli

Le Christ s'est arrêté à Eboli

8

Zolo31

410 critiques

Quand l'Etat était plus loin que le ciel

En 1935 un intellectuel de Turin, Carlo Levi, est condamné par le gouvernement fasciste à trois ans de résidence surveillée dans un village reculé de la Basilicate, proche d'Eboli. Aucun commerce...

le 18 nov. 2022

Le Christ s'est arrêté à Eboli

Le Christ s'est arrêté à Eboli

8

Eric31

2386 critiques

Critique de Le Christ s'est arrêté à Eboli par Eric31

Le Christ s'est arrêté à Eboli (Cristo si è fermato a Eboli) est un très beau film franco-italien réalisé par Francesco Rosi, coécrit par Tonino Guerra et Raffaele La Capria inspiré du roman...

le 26 oct. 2015

Le Christ s'est arrêté à Eboli

Le Christ s'est arrêté à Eboli

8

Roubachof

49 critiques

Passé éternel

Francesco Rosi retrace ici le long séjour forcé de Carlo Levi dans un village du Mezzogiorno, où il est assigné à résidence par le régime fasciste pour ses opinions dissidentes. Dans un village aux...

le 15 juin 2025

Du même critique

Le Boucher

Le Boucher

7

Roubachof

49 critiques

Sentiments à la découpe

Un petit village du Périgord noir (Trémolat), jouxté par un méandre de la Dordogne, ses forêts, ses grottes préhistoriques...Un décor qui sert de cadre à un film aux faux airs de policier mais à une...

le 11 juil. 2025

Le Schpountz

Le Schpountz

8

Roubachof

49 critiques

Les illusions conquises

Pagnol aimait plaisanter : "Au commencement était le Verbe. Moi j'en ai mis aussi au milieu et à la fin". Et Le Schpountz, comme d'ailleurs le reste du cinéma de Pagnol, c'est effectivement avant...

le 8 août 2025

La Classe ouvrière va au paradis

La Classe ouvrière va au paradis

7

Roubachof

49 critiques

Rage against the machine

Film politique dans une décennie qui l'est éminemment, celle des années de plomb marquées par une grande violence politique. Les attentats de l'extrême droite soutenus par une fraction des...

le 16 juil. 2025