Un petit village du Périgord noir (Trémolat), jouxté par un méandre de la Dordogne, ses forêts, ses grottes préhistoriques...Un décor qui sert de cadre à un film aux faux airs de policier mais à une vraie chronique d'un flirt improbable. Le film aurait tout aussi bien pu s'intituler "le boucher et l'institutrice". Deux personnalités très distinctes se côtoient à l'occasion d'un mariage. D'un côté, Popaul le boucher, interprété par un captivant Jean Yanne, enjoué mais un peu rustre, ayant servi 15 ans dans l'armée. De l'autre, Mademoiselle Hélène, incarnée par Stéphane Audran, la directrice d'école, femme élégante, cultivée, fuyant un chagrin d'amour dans cette petite commune rurale.


Si les meurtres servent bien de toile de fond à l'intrigue, Chabrol ne cherche pas à installer le suspense d'une enquête policière ou d'un thriller. Les moteurs typiques de la narration des enquêtes policières (le meurtrier continuera-t-il de tuer ? comment? qui est-il? comment progresse l'enquête?) sont complètement délaissés. D'ailleurs, l'identité du coupable ne fait rapidement guère de doute pour le spectateur. Ni les meurtres eux-mêmes, ni les interrogatoires (à l'exception de celui d'Hélène car il met en lumière son trouble) ni les fouilles des gendarmes ne sont montrés ; l'impact anxiogène de telles nouvelles sur ce petit village n'est que rapidement évoqué. Le véritable sujet d'intérêt pour Chabrol est celui de cette timide gestation amoureuse entre l'institutrice et le boucher et la façon dont le contexte dramatique va la modeler. Popaul, timide et complexé face à cette femme si différente de lui, n'ose l'approcher frontalement ; elle, ne se montre pas insensible, et lui fait même des avances avec beaucoup de simplicité, tout en laissant penser que cela ne prête pas à conséquence.


Popaul semble avoir perdu ses repères et son innocence il y bien longtemps lors de ses années à l'armée : "Nous les cadavres on les comptait par camions", témoignage d'une accoutumance, d'un processus de banalisation du mal lors des guerres coloniales. Alors que les gendarmes interrogent dans le village, il fait preuve d'un remarquable sang froid et même de détachement lorsqu'il évoque le sort des victimes. En dépit de son apparente bonhommie et d'un côté touchant qu'il peut même révéler vis-à-vis de l'inaccessible "Mademoiselle Hélène", ses meurtres compulsifs et sadiques traduisent de profonds troubles psychologiques qui ne transpirent que partiellement au cours de leurs conversations.


Dommage que les blessures et les motivations de ces deux personnages ne soient pas plus approfondies. La rencontre de Popaul avec Hélène coïncide avec le début des meurtres mais le catalyseur n'est pas clairement développé. Frustration et impuissance face à une femme qu'il vénère mais qu'il sait ne pouvoir posséder ? Le comportement d'Hélène demeure également assez énigmatique. Tout en prenant conscience de sa culpabilité, effrayée par ces actes, elle choisit de ne rien révéler à la police et semble ne pas vouloir le juger. S'il est évident qu'elle s'est emmourachée de Popaul, en dépit de toutes ses préventions contre une nouvelle relation sérieuse, pourquoi protéger un tel homme qui s'en prend à des femmes innocentes, qui plus est des gens qu'elle a pu fréquenter (la mariée)? Sans doute le sentiment de pitié prend-il le pas sur la répulsion...


Le Boucher instaure une tension intéressante entre ces deux personnages à mesure que l'intrigue se développe, avec une interprétation très convaincante des deux protagonistes (c'est moins vrai de certains personnages secondaires). Pour autant, à l'image de cette ébauche de relation avortée, je trouve que le film laisse un sentiment d'inabouti. Chabrol me semble plus efficace et mordant dans certaines de ses satires de la société bourgeoise, même si l'on retrouve ici quelques traces de ses facéties habituelles (au moment où Hélène propose à Popaul de venir dîner chez elle, au premier plan un enfant joue sur une chaîne en s'écriant "ça me gratte le cul").


Scénario/dialogues/narration : 7

Interprétation : 7

Mise en scène/photographie : 6

Originalité/atmosphère : 6

Roubachof
7
Écrit par

Créée

le 11 juil. 2025

Critique lue 19 fois

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