Noir, c’est noir. Kinji Fukasaku dresse le portrait d’un type mal dans ses baskets, mal dans son époque, incapable de s’intégrer dans un clan yakuza par son refus des règles, illustration d’une jeune génération d’après-guerre totalement perdue dans ses repères. La grande idée du film est d’assimiler ce portrait à un reportage racontant la biographie d’un homme pris de démesure et sans cesse rongé par son caractère bouillonnant. La première demi-heure est un objet rentre-dedans comme les chérit son réalisateur. Hormis une voix off qui nous narre l’ascension du jeune homme, le récit enchaîne les scènes montrant un Rikio Ishikawa totalement incontrôlable. La plupart du temps de façon foutraque, aussi bien dans sa façon d’accoler les scènes les unes aux autres en se passant de scènes de transition, qu'en filmant caméra à l’épaule des règlements de comptes pas toujours lisibles. C’est le travail même de Kinji Fukasaku de plonger le spectateur au cœur de l’action, au mépris de la clarté de son récit mais, surtout, de la clarté de ses scènes. Ça part dans tous les sens, ça cogne, ça se bouscule, ça flingue et on peine à trouver parfois son souffle. Le résultat est d’autant plus suffocant que le réalisateur convie tous les thèmes qui tordent le nez à la morale : violence, sexe, drogue. Tout y passe jusqu’à une scène de viol plutôt brutale.
La deuxième partie du film est plus lisible comme si le réalisateur avait eu d’abord besoin de mettre un gros uppercut au menton des spectateurs avant de livrer un récit plus classique. Piochant dans le Scarface de Hawks et annonçant celui de De Palma, Fukasaku suit la trajectoire de la chute de son personnage avec une précision extrême. Les situations s’enchaînent avec davantage de clarté qu’au début et l’ensemble prend une dimension tragique. L’entrée en jeu de la drogue permet de passer un cap de non-retour qui annonce la déchéance psychologique mais aussi physique de son personnage principal. Devenu l’homme à abattre, il demeure incapable de se raisonner et souhaite toujours gravir les échelons alors que ses coups de sang ont provoqué un véritable chaos autour de lui. L’étrange histoire d’amour qu’il noue avec une prostituée renforce l’aspect atypique de ce personnage. Est-il cinglé ? Est-il amoral ? Est-il provocateur ?
La réponse n’est pas simple mais elle interroge surtout une société d’après-guerre tourmentée qui peine à retrouver les traditions dans lesquelles elle s’est forgée. Plus encore que d’autres titres, ce film de Kinji Fukasaku est excessif, donnant, notamment, à trois reprises, l’impression d’apporter un point final à son histoire avant de l’enfoncer à chaque fois plus loin. Le récit est sans concession, sans limite, sans issue. Ce n’est pas, à mes yeux, le meilleur de son réalisateur mais il incarne totalement cette signature qui joue sans cesse avec les lignes. Entre volonté apparente de jouer la carte du réalisme et du documentaire, et représentation forcément extrapolée de la réalité pour livrer un film pessimiste voire nihiliste, le résultat ne laisse pas indifférent. La première demi-heure peut cependant vraiment rebuter.