Robert Vernay réalise le remake de son film de 1943 selon un format identique (2 épisodes de 1h30), mais avec un casting au goût du jour et en couleurs. Généralement les remakes du même réalisateur ne sont pas meilleurs que la première version. J’espère me tromper et être agréablement surpris. C’est parti !
La musique extradiégétique du générique et les plans du feuilletage d’un livre relié n’annoncent rien de bon. On apprend aussi le nom du tailleur de Jean Marais et de la maison de couture qui a habillé les autres acteurs.
J’aime bien le choix de Daniel Ivernel dans le rôle de Caderousse. Mais je découvre avec stupeur que les scénaristes ont fait disparaître le personnage de Danglars et prétendent que Caderousse a écrit la lettre de dénonciation sous la dictée de Mondego !
Je ne marche pas dans cette grave altération du roman, car Danglars, Mondego et Villefort sont les trois personnages principaux. Danglars et Mondego sont jaloux de Dantès pour des raisons différentes (l’un par jalousie professionnelle et l’autre par rivalité amoureuse) et ils s’associent pour écrire et expédier la lettre de dénonciation. Villefort condamne Dantès sans procès pour apparaître royaliste alors que son père est bonapartiste. Caderousse est ivre au moment du “complot” et il est complice de Danglars et Mondego par lâcheté [16’15]. Dantès exerce sa vengeance contre Danglars, Mondego et Villefort et épargne Caderousse.
La fusion des deux personnages en un n’est pas tenable. Cela n’a plus rien à voir avec le roman d'Alexandre Dumas. J’abandonne donc là.
La rédaction de la lettre de dénonciation est racontée par Alexandre Dumas dans le chapitre intitulé "Complot". Caderousse est à moitié ivre. Voici quelques extraits de la scène qui se déroule entre Fernand Mondego et Danglars :
– Garçon, dit Danglars, une plume, de l’encre et du papier !
– Une plume, de l’encre et du papier ! murmura Fernand.
– Oui, je suis agent comptable : la plume, l’encre et le papier sont mes instruments ; et sans mes instruments je ne sais rien faire.
– Une plume, de l’encre et du papier! cria à son tour Fernand.
[...]
– Eh bien ? reprit le Catalan en voyant que le reste de la raison de Caderousse commençait à disparaître sous ce dernier verre de vin.
– Eh bien, je disais donc, par exemple, reprit Danglars, que si, après un voyage comme celui que vient de faire Dantès, et dans lequel il a touché à Naples et à l’île d’Elbe, quelqu’un le dénonçait au procureur du roi comme agent bonapartiste...
– Je le dénoncerai, moi ! dit vivement le jeune homme.
[...]
– Non, non, reprit Danglars, si on se décidait à une pareille chose, voyez-vous, il vaudrait bien mieux prendre tout bonnement comme je le fais, cette plume, la tremper dans l’encre, et écrire de la main gauche, pour que l’écriture ne fût pas reconnue, une petite dénonciation ainsi conçue.
Et Danglars, joignant l’exemple au précepte, écrivit de la main gauche et d’une écriture renversée, qui n’avait aucune analogie avec son écriture habituelle, les lignes suivantes qu’il passa à Fernand, et que Fernand lut à demi-voix :
Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d’une lettre pour l’usurpateur, et, par l’usurpateur, d’une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.
On aura la preuve de son crime en l’arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon.
Lire : Daniel ARASSE, Le détail - Pour une histoire rapprochée de la peinture, Sens Critique.