Vu, autant par devoir que par curiosité, quelques jours après m'être coltiné les 2 h 30 d'ennui de The Revenant, Le Convoi sauvage s'avère nettement plus abouti que son remake sans âme de 2016. Voir ces deux films quasiment à la suite permet de discerner, avec clarté, comment et pourquoi d'une histoire de base similaire, on peut arriver à des productions aussi radicalement différentes dans la forme comme dans le fond.
Là où le verbiage pelliculaire d'Alejandro Gonzalez Iñárritu nous incite à l'extase devant la richesse de ses décors et la virtuosité de sa caméra, Richard C. Sarafian nous invite à partager sa vision sans artifice d'une nature belle par sa seule sauvage simplicité. On y suit les mésaventures de Zach Bass (magistralement interprété par Richard Harris), trappeur grièvement blessé par une ourse, abandonné par ses compagnons d'expédition, condamné à surmonter seul ses blessures, la faim, le froid, le manque de moyens et l'isolement, pour renouer avec la civilisation. Même trame narrative, donc, que dans The Revenant, à quelques notables différences près. Ici, pas de Fitzgerald (Fogarty dans Le Convoi sauvage) sadique, assassinant sous les yeux d'un Hugh Glass (Bass, donc) impuissant son fils adolescent. Ici, pas de surenchère dans les moyens de survie, comme l'improbable scène de la nuit que passe le personnage interprété par Leonardo DiCaprio dans le ventre de son cheval, après être tombé d'une falaise d'une petite centaine de mètres de hauteur... Ici enfin, de manière apparemment plus proche de la réalité historique, les hommes (et les mules, surtout) du capitaine Henry (l'excellent John Huston) hâlent leur bateau sur les plaines désolées du Missouri supérieur, ce qui occasionne d'ailleurs d'étonnantes et poétiques séquences, presque oniriques...
Cependant, la différence la plus significative réside dans le traitement de la psychologie du trappeur aux abois. L'instinct de survie qui anime Bass, mâtiné d'un puissant désir de vengeance, et qui l'empêche de renoncer aussi facilement à la vie, se mue peu à peu en une motivation beaucoup plus noble, plus grande, plus forte. D'animal blessé, guidé par ses pulsions, il redevient peu à peu homme, au gré d'une évolution physique et technique à la symbolique marquante. Au cœur de la nature sauvage, Bass (ré)apprend ainsi la pêche, la chasse, la cueillette, la station debout, la maîtrise du feu, les soins et la médication, la construction d'outils, la confection de vêtements, etc. En parallèle à cette réappropriation physique de son humanité, le héros redevient humain d'un point de vue mental : aux flashbacks sombres sur son enfance douloureuse et la perte de sa femme, entrecoupés des visions haineuses de ses ex-compagnons d'expédition, succède la prise de conscience de sa responsabilité de père. Cela par le biais d'une scène marquante du film, celle où Bass assiste, caché, à l'accouchement d'une Indienne en pleine nature. Éclairé par cet authentique moment de grâce, le héros choisira, lors d'un dénouement d'une remarquable intensité dramatique, de se tourner vers la vie (celle de son fils qu'il ne connaît pas encore) plutôt que de consumer son humanité dans sa futile vengeance contre le capitaine Henry et ses hommes, pourtant à portée de fusil. Un message infiniment plus puissant que celui de la boucherie finale du Revenant...
Tourné près d'un demi-siècle avant son remake, Le Convoi sauvage n'est certes pas exempt de défauts, à la fois dans la technique et dans la narration. On ne comprend pas toujours tout, on s'ennuie parfois un peu, et on pourrait même aller jusqu'à envier la beauté esthétique à couper le souffle, il faut le dire, qui émane du Revenant. Mais là où la version moderne tourne en rond dans l'obsession vengeresse et finit par se perdre dans la noirceur de la violence gratuite, la vieille pelloche attire le trappeur, et le spectateur, vers la lumière.