Texte publié dans le cadre du Ciné-Club le 19/05/2021


Parmi les affres pompiers dans lesquels tombent bien trop souvent les films historiques, le plus répandu, tout autant que le plus agaçant, est sans nul doute la reproduction grandiose d’une époque qui, bien qu’honnêtement reproduite, n’acquiert jamais, en aucun plan, la moindre once de vie, cette respiration que le cinéaste s’acharne à insuffler au cadavre des temps révolus. A cette tare, François Truffaut adopte une solution basique : celle de l’épure, et, plus encore, de l’adéquation entre son sujet et la façon dont il le met en forme.


Point de reproduction des grands boulevards parisiens sous l’occupation, ni même de défilés de troupes ou d’arrestation spectaculaire – ce que l’on pourrait redouter vu le sujet ; mais seulement quelques pâtés de maisons, un ou deux coins de rue, ainsi que les intérieurs d’un café, d’un théâtre et d’un hôtel, guère plus. Ce que d’aucuns ont fait passer pour de la paresse, à dire vrai, s’apparente bien d’avantage à une connaissance minutieuse de l’époque qu’il dépeint, tout autant qu’à une confiance bienvenue en l’implication du spectateur dans cette dernière. Pour le dire simplement, alors que de trop nombreux cinéastes s’évertuent à élargir plus que nécessaire le cadre de leurs actions, Truffaut offre une petite lucarne, une mince fente à travers laquelle le regard, bien que guidé, s’émerveille de la richesse du plan tel qu’il lui est exposé, ne sachant plus où focaliser une pupille déconcertée par la densité de vie à laquelle il a affaire.


Ainsi, rarement l’Occupation, malgré l’environnement restreint que l’on donne à voir, a semblé plus concrète que dans Le Dernier Métro  ; en effet, on y lit, non sans une certaine ironie, des passages des Décombres, de Lucien Rebatet ; on entend les radios émettre des émissions de Radio Paris, Radio Londres ou encore la chanson « Mon amant de Saint-Jean », de Lucienne Delyle ; les kiosques, quant à eux, arborent sur leurs façades le dernier numéro de Je suis partout ou de La Chronique de Paris. Et quand bien même l’on croirait épuiser le vivier colossal d’allusions directes, Truffaut dissimule sous une apparence de fiction des faits et des personnages bien réels, puisque, de la même manière que l’on reconnaît, à travers les époux Steiner, les souffrances subies entre 1940 et 1944 par Miss Bluebell et Marcel Leibovici, ainsi derrière l’implacable critique théâtral Daxiat se révèle le rédacteur à Je suis partout Alain Laubreaux, tout comme les déboires du metteur en scène Cottins renvoient à ceux subis par Sacha Guitry durant l’Épuration. Cette façon, si rare et pourtant si gratifiante, de centrer la création d’un univers sur les détails qui le composent transforme l’avachissement passif de celui qui offre son regard en une exhortation à y plonger plus intensément.


Il est bien évidemment question, cela va de soi, de théâtre, dans ce Dernier Métro aux allures d’énième variation sur le thème, si cher à Truffaut, du triangle amoureux. Et si tout ce qui tourne autour, à savoir la vie d’une petite troupe de comédien, se révèle plaisante à souhait – on ne peut pas en dire autant de la relation, censément ambiguë, entre d’un côté Catherine Deneuve, de l’autre ses deux prétendants. Entre le premier, son mari, caché sous les combles de l’établissement, et dont le charme agit tout au long du métrage ; et le second, incarné par un Gérard Depardieu fidèle à lui-même, ne tissant aucun lien avec le centre féminin de toutes les attentions, rien ne se passe, ne se transmet, n’émeut, tant et si bien que l’épilogue du récit, bien qu’audacieux, semble, pour le coup, tomber sur la narration tel le plus anecdotique deus ex machina.


Quant à savoir si cette légère baisse de régime dans un domaine qu’il semblait maîtriser relève, pour le cinéaste, d’un fourvoiement réel ou d’une désinvolture certaine, il est bien compliqué de le savoir. Ce qui cependant reste certain, durable et intemporel, malgré tout, c’est cette jouissance, cette fluidité avec laquelle plus de deux heures durant, Truffaut nous emporte, nous entraîne et nous fait vivre de façon authentique parmi ces comédiens qui, envers et contre tout, apparaissent comme une accalmie d’autant plus bienvenue qu’elle prend place, paradoxalement, au cœur de la tourmente.

Créée

le 19 mai 2021

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Louis Perquin

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