Situons : j'aime assez Quentin Dupieux. J'ai vu un grand nombre de ses films. Je dirais que le meilleur est Réalité (au sens où c’est celui qui tient le mieux le pari de l’absurde). Dans les productions plus récentes, j'ai pris énormément de plaisir devant Le Daim, mon préféré à ce jour. Mais une lassitude - voire une certaine colère - me gagnent depuis quelques temps, que j'aimerais éclairer.
Je ne suis pas sûr qu'il soit pertinent d'essayer d'élucider ces ressentis à travers une critique. D'ailleurs il me semble que Le deuxième acte, par sa facture même, tente d’annuler toute velléité critique - autre que purement formelle j'entends. Tout ce qui s’y dit est toujours imputable au second ou douzième degré, aux "clichés" que Dupieux s'amuserait à manier, au "méta". Quelque ambition critique qu'on puisse avoir, il y aura toujours un "non mais en fait tu n'as pas compris, c'est une satire de..." à y opposer. Et déjà le problème affleure.
C'est bien simple, le film dit tout. Tout, son contraire, le contraire du contraire... Les personnages passent d’un registre à l'autre avec plus ou moins de brio (Quenard plutôt bien, Garrel plutôt pas bien), récitent une ligne de dialogue, la commentent, digressent… Ce qui produit à l’écran une forme de nivellement rapidement insupportable. En définitive, tout est écrasé, réduit à l'état de "discours sur le cinéma". La bisexualité supposée de Louis Garrel, le côté râleur de Lindon, les violences et viols commis sur des femmes, tout ça c'est du discours. Un gros sac de mots qui vaut tout ou rien, c'est la même chose. Sentiment renforcé par le procédé formel principal : on suit des couples de personnages au fil de long travelings bavards. Ceux-ci s'arrêtent, repartent, récitent le texte, en sortent... Mais tout ça, on l'aura compris c'est tout pareil, c'est du jeu, qu’il s’agisse de discrimination, du monde qui meurt ou d’une tirade de mauvais mélo. "Ça vaaaaa, faut se détendre..!" semble dire Dupieux à chaque seconde, en nous poussant du coude.
Sauf que bof.
Aucun jugement moral dans ce qui suit : Dupieux a le droit de filmer ce qu'il veut. Il a même le droit d'être un colossal boomer : les blagues sur l'IA et chatGPT (dieu que c'est nul), les blagues sur le bisous de Quenard dans les toilettes... ("Non mais tu ne comprends pas c'est une critique au troisième degré de…” Non, non. C'est un vieux con, et je suis tout à fait OK avec cet état de fait). Par ailleurs, je trouve sincèrement passionnantes beaucoup de pistes suggérées par le film, sur le papier. Cette idée qu’il pourrait s’agir d’épuiser tous les discours sur le cinéma, notamment, me semble très belle. L’intelligent décalage produit par une pensée qui tourne en rond pendant que l'image progresse (littéralement) sur des rails… m’intéresse beaucoup. J'ajoute d'ailleurs que le dernier plan du film (du réel, enfin ! c’est tard) m'a beaucoup touché, et ému.
Ce que je pardonne moins, c'est cette façon de ne jamais trancher. De prétendre n'avoir aucun point de vue.
Lucile Commeaux (seule voix écoutée à ce jour sur le Dupieux) propose la conclusion suivante à sa trop courte critique [arrêtez de lui enlever du temps d’antenne ça devient ridicule] : ça n’est pas rien que le Festival de Cannes choisisse ce film comme ouverture. Il y a, là aussi, un positionnement politique : “oui il se passe ça dans le cinéma, on est au courant, mais là pour l’instant rigolons en un bon coup”. Je partage en tout point cette réflexion, et trouve ces ricanements très peu drôles, et pas corrosifs pour deux sous.
Quant à ce que le film fait, ça n’est pas tellement mieux. Exemplairement, les traits que Dupieux choisit chez ses acteurs pour les “écorner” ne sont pas n’importe lesquels, manquent systématiquement les vrais points de tension.
- Il choisit de souligner chez Lindon l’acteur colérique, ambitieux, pérorant sur le monde qui s’embrase. En revanche rien sur le Lindon gigantesque bourgeois pénible, s'offrant des rôles de héros au grand coeur, sauveur de prolos.
- Il brocarde Léa Seydoux actrice imbue d’elle-même, émotive et pénible ? Oui, mais certainement pas Léa Seydoux éternelle héritière, prise dans d’infinies questions de légitimité.
Idem pour la pseudo-piste sur le traitement des “petits” acteurs par les “stars”. Je suppose que Dupieux a quelque chose à dire sur l’attitude des seconds à l’égard des premiers, lui accorde le bénéfice du doute. Seulement là encore, que fait le film ? Il laisse les figurants en hors-champ l’immense majorité du temps, et tout (le temps d’écran alloué à chacun, l’intrigue, les plans…) nous place du côté des stars rigolardes. Il se pourrait bien que ça produise un discours, tout ça, finalement. Comme toujours, l’absence théorique de point de vue finit par valoir point de vue. Et pas des plus agréables : une espèce de surplomb ricanant, constamment ironique.
Et franchement, ça ne m’intéresse pas beaucoup.
“Non mais tu n’as pas compris, c’est une satire méta de…”. OK, bye.