9
le 1 déc. 2020
SuivrePeine incompressible
Faut-il être à tout prix indulgent pour l’œuvre d'un cinéaste harcelé par les autorités de son pays, emprisonné à l'occasion et interdit de sortie de son territoire, entre autres brimades ? La...
Des « individus parfaitement ordinaires allaient accomplir un travail qui, lui, ne l’était pas ». Les mots de Raoul Hilberg feraient un exergue parfait au nouveau film de Mohammad Rasoulof, Le Diable n’existe pas, anthologie de quatre récits autour de la peine de mort et de son utilisation par le régime iranien comme outil de contrôle. À ce titre, le premier court-métrage, centré autour du personnage de Heshmat, est d’une intelligence redoutable, désamorçant avec une tranquillité désarmante chacune des fictions potentielles qui se présente à lui jusqu’au renversement final, déroulant avec lenteur l’étrange vie routinière – étrange parce qu’absolument normale et filmée dans ses moindres détails – d’un père de famille idéal. Mari et fils attentionné, voisin serviable, automobiliste concentré, progressiste mais pas trop, ce citoyen modèle décidemment au-dessus de tout soupçon circule dans la ville comme dans la vie, avec cet air commode mais vaguement absent, comme retiré de sa propre destinée. Sensible et humain, Heshmat est pourtant de ceux qui ont choisi de ne pas choisir, d’accepter sans adhérer, déposant sa conscience en crise au pied des feux tricolores illuminant la nuit iranienne : si le diable n’existe pas, s’il n’y pas de monstre pour faire sombrer l’humanité dans l’obscurité, il faut bien que quelqu’un s’en charge, sans trop y penser.
La richesse du film de Rasoulof tient dans le fait que chaque histoire vient simultanément prolonger et contrarier l’apologue précédent, la révolte de Pouya, jeune conscrit affecté à l’exécution des peines, répondant ainsi à l’atonie de Heshmat. Elle réside également dans la multiplicité des formes cinématographiques adoptées – alliant la chronique familiale au drame romantique, en passant par un film d’évasion d’inspiration bressonienne – toutes réunies sous un même régime visuel, autant délicat que virtuose. S’il n’échappe pas toujours à la démonstration et au didactisme propres aux fables politiques, le réalisateur iranien se rappelle plus souvent qu’il ne l’oublie qu’il filme avant tout des êtres humains, capables de faire succéder le courage le plus sublime à la plus grande lâcheté, susceptibles de devenir les grains de sable de la machine qui les subjugue à l’état de rouages. L’insidieuse banalité du mal ne sert jamais d’excuse à ces personnages, auxquels Rasoulof offre toujours le choix, remettant au cœur de l’équation la question de l’individu, de sa morale, de l’écart entre le geste juste et le geste idéal. Un choix lourd de conséquences, d’abord ignorées, longtemps supportées, avec lesquelles ils devront vivre jusqu’au bout, tels Javad et Bahram, qui découvrent que le regard des vivants est aussi impitoyable que celui des morts. Ce n’est peut-être qu’avec la dernière parabole que Le Diable n’existe pas expose au grand jour son véritable objet : cette marque intime et secrète qui, comme le renard du petit Lacédémonien, ronge inexorablement l’âme et nous accompagne jusqu’au trépas.
Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2021
Créée
hier
Écrit par
9
le 1 déc. 2020
SuivreFaut-il être à tout prix indulgent pour l’œuvre d'un cinéaste harcelé par les autorités de son pays, emprisonné à l'occasion et interdit de sortie de son territoire, entre autres brimades ? La...
9
le 12 déc. 2021
SuivreQuoiqu'on en dise, quoiqu'on en pense, Le Diable n'existe pas, ou Il n'y a pas de Diable si l'on traduit le titre original Persan, est un film important. Et son réalisateur est bien courageux. Car...
8
le 27 avr. 2022
SuivreQuitter le travail, circuler dans des rues embouteillées, récupérer femme et enfant, aller à la banque, rendre visite à sa mère malade, surveiller les devoirs scolaires, dîner dans une chaîne de...
9
le 18 mai 2015
SuivreLa Prisonnière, passant du livre à la pellicule, est devenue Captive. Et si certains films étouffent de leur héritage littéraire, Chantal Akerman a su restituer et utiliser la puissance évocatrice...
5
le 16 juil. 2016
SuivreEntre les rames, quelque chose se trame. La marche semble aléatoire, la démarche beaucoup moins : en silence, des jeunes s’infiltrent dans le métro parisien, déambulent le visage grave et décidé, ...
7
le 6 nov. 2018
SuivreAprès le paradis consumériste d’Andorre (2013) et les tours jumelles de Mercuriales (2014), la caméra de Virgile Vernier scrute un nouveau front pionnier, Sophia Antipolis, technopole en forme...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème