Si Chaplin a longtemps refusé de se convertir au cinéma parlant, de troquer la pantomime à la parole, il s’y résout finalement et abandonne son personnage de Charlot face au projet qu’est le Dictateur. Critiquer le régime nazi et le totalitarisme dans son ensemble, dans une Europe à la frontière de la guerre, et dans une Amérique de nouveau isolationniste, désintéressée des affaires européennes depuis l’échec de son entrée dans la Société des Nations. Si Chaplin, sans la parole, est toujours parvenu à proposer un spectacle réussi et critique envers la société, le muet aurait été un handicap pour ce film, qui se devait d’être plus qu’un ensemble de sketchs burlesques sur le fascisme : une véritable satire. Le pari était alors dangereux : sortir de son confort de roi du cinéma muet, au risque de perdre son statut de roi de la comédie. Il en ressortira gagnant.
Le Dictateur anticipe à la fois la condition juive dans les ghettos, mais aussi la politique militaire et expansionniste du régime nazi, grâce à l’humour et au ridicule (bien que sorti en 1940 en plein début du conflit, celui-ci était en écriture des 1938). Par le rire, Chaplin nous montre l’absurdité de la guerre et de la haine de l’autre, et fait de l’imbécilité humaine les raisons de celles-ci. Les dirigeants comme Hitler et Mussolini sont réduits à des leaders de pacotille, puissants seulement dans une apparence qu’ils essayent vainement d’entretenir, car à l’intérieur piètres et risibles par leur culte à eux-mêmes. Dans un monde où cette haine serait maîtresse, elle ne pourrait arrêter l’amour que peuvent se porter les êtres humains, du barbier amoureux d’Hannah, à la population qui s’entraide dans le ghetto juif. Le discours clôturant le film est un hymne à l’humanité et à la solidarité, à la tolérance et à la paix, et qui vaudra à Chaplin d’être accusé de communiste quelques années plus tard.
Totale satire du nazisme et du totalitarisme, le Dictateur, bien qu’âgé maintenant de quatre-vingts ans trouve toujours son écho aujourd’hui, et met en garde sur les conséquences que peut avoir la haine de son prochain.