« T’es pas comédien, t’es un personnage. Fais ton cinéma toi-même. »

Cette phrase, entendue dans une remarquable émission de France Culture consacrée à Pierre Richard, pourrait servir de clé à Le Distrait.


Le film raconte l’arrivée de Pierre Malaquet, jeune publicitaire naïf, rêveur et profondément maladroit, dans une grande agence parisienne. Il veut être original, inventif, différent. Mais ses idées, totalement déconnectées du réel, virent souvent à l’absurde, parfois même au dangereux. Sa distraction chronique déclenche alors une série de catastrophes en chaîne, minuscules ou spectaculaires, toujours involontaires.


Derrière cette mécanique comique, le film repose sur une opposition très nette : un personnage lunaire, presque hors du monde, face à une société rationnelle, froide, obsédée par la productivité. Malaquet agit comme un révélateur. Sa simple présence dérègle le système, interroge ses normes et ses automatismes. À l’autre bout de l’échelle hiérarchique, Blier, le PDG, incarne cette tentative paradoxale d’intégrer l’inintégrable : faire une place au rêveur sans jamais vraiment comprendre ce qu’il est.


Genèse du film


Pierre Richard l’a souvent raconté : le projet naît d’une conversation décisive avec Yves Robert, qui l’encourage à ne plus seulement jouer, mais à mettre en scène son propre burlesque. À cela s’ajoute le conseil de son ami André Ruellan de relire Les Caractères, et notamment la figure de Ménalque, incarnation littéraire du distrait absolu. Malaquet en est une transposition moderne, plongée dans la France technocratique de la fin des années 1960.


Une esthétique volontairement artisanale


Aucune virtuosité tapageuse ici. Pas de mouvements de caméra ostentatoires ni de trouvailles techniques spectaculaires. Le film privilégie les plans fixes, les cadres larges, presque neutres. Mais cette sobriété cache un vrai travail de composition : bureaux, salles de réunion, couloirs sont souvent filmés comme des espaces géométriques fermés, presque des carrés parfaits. Cette rigidité visuelle accentue la froideur du monde du travail et rend les gestes erratiques de Malaquet encore plus perturbateurs.


Une scène emblématique


Tout est là, en miniature. Malaquet pose machinalement sa tasse de café sur un dossier. Une trace apparaît. Il ne la voit pas. Il déplace ensuite le dossier, et le café se répand ailleurs, contaminant un autre document. Rien n’est dit, tout est compris. Une catastrophe silencieuse, purement visuelle, qui résume le film : le désordre naît de l’inattention, mais aussi de la logique même du système.


Pourquoi j’aime ce film


Le Distrait fut un grand succès public, mais longtemps considéré comme mineur par la critique. Certes, Pierre Richard n’est ni Jacques Tati, ni Pierre Etaix. Mais son burlesque maladroit, héritier d’un Buster Keaton gaffeur et fragile, possède une grâce bien à lui, plus douce, plus humaine.


Si vous avez un peu de temps, regardez Le Distrait. Derrière la comédie, c’est tout un rapport au monde moderne qui se joue, à la fois drôle, inquiet et étrangement actuel.

Maxime-Biboci
7
Écrit par

Créée

le 21 déc. 2025

Modifiée

le 23 déc. 2025

Critique lue 5 fois

Maxime-Biboci

Écrit par

Critique lue 5 fois

D'autres avis sur Le Distrait

Le Distrait

Le Distrait

6

Ugly

1828 critiques

Le Buster Keaton français

Pierre Richard s'était fait remarquer dans des petits rôles dès 1967 comme dans Alexandre le bienheureux, mais décide très vite de se mettre en scène en 1970 avec ce premier film dont il a co-écrit...

le 3 nov. 2019

Le Distrait

Le Distrait

8

Pravda

414 critiques

"Vous me raccompagnez ? D'accord, mais nulle part !"

Le Distrait est le premier film réalisé par Pierre Richard et l'on sent qu'il a voulu y mettre plein de choses alors c'est certes un peu fouillis mais qu'est-ce que c'est bien ! On sent des...

le 14 août 2014

Le Distrait

Le Distrait

4

Play-It-Again-Seb

1197 critiques

Pierrot la lune, première !

Aïe, aïe, aïe, dur, dur de revoir ces premiers films de Pierre Richard qui ont affreusement mal vieilli. Si celui-ci n’est pas le pire, on ne peut pas dire pour autant qu’il atteigne sa cible. Très...

le 2 nov. 2021

Du même critique

125 rue Montmartre

125 rue Montmartre

8

Maxime-Biboci

6 critiques

Quand le polar devient social : le cas Grangier

125 rue Montmartre appartient à ces polars français qu’on regarde d’abord pour leur efficacité narrative avant de comprendre ce qu'ils recèlent plus profondément : un rapport au monde, au travail, à...

le 23 déc. 2025

Les Espions

Les Espions

7

Maxime-Biboci

6 critiques

Quand Clouzot doute, le cinéma devient inquiétant

Pourquoi le plus grand flop de Clouzot est peut-être son film le plus moderne ? Les Espions, c'est un film bancal, maladroit par moments, mais d'une sincérité troublante. En 1957, le film fait un...

le 22 déc. 2025

Le Distrait

Le Distrait

7

Maxime-Biboci

6 critiques

Critique de Le Distrait par Maxime-Biboci

« T’es pas comédien, t’es un personnage. Fais ton cinéma toi-même. »Cette phrase, entendue dans une remarquable émission de France Culture consacrée à Pierre Richard, pourrait servir de clé à Le...

le 21 déc. 2025