Il y a, chez Fabrice Du Welz, une fascination pour la chute, pour l’homme qui se heurte à l’absurde, au mal radical, et qui, dans sa quête de sens, finit par s’y engloutir. Le Dossier Maldoror s’inscrit dans cette lignée, mais avec une ampleur inédite : en s’attaquant, sous le voile de la fiction, à l’un des plus grands traumatismes de l’histoire belge. À travers Paul Chartier, flic rongé par l’impuissance, l’enquête devient un précipice, un tunnel où l’obsession se substitue à la raison et où la soif de justice se mue en fièvre destructrice. Inspiré des Chants de Maldoror de Lautréamont, le titre inscrit immédiatement le film dans une perspective de révolte et de damnation. Rien ne sera apaisé ici, rien ne sera réparé : seulement l’ombre d’une vérité déformée par le prisme du cauchemar.
Si Le Dossier Maldoror semble, dans sa première partie, adopter une approche fictionnelle du fait, le film dérive peu à peu vers un territoire plus trouble, entre théorie et vengeance. Paul Chartier, dans son acharnement à traquer un réseau insaisissable, se retrouve lui-même piégé par un système qui n’a jamais eu l’intention d’agir. La bureaucratie policière, paralysée par ses guerres intestines, n’est qu’un simulacre d’ordre, où les coupables sont protégés et les innocents sacrifiés. Le film capte cette inéluctabilité avec un sentiment d’étouffement constant, renforcé par une mise en scène qui épouse l’angoisse du protagoniste : des plans serrés, une caméra mouvante, un son oppressant, tout concourt à l’immersion dans une spirale sans échappatoire.
Mais là où Du Welz frappe fort, c’est dans sa manière d’osciller entre le réalisme et l’abstraction cauchemardesque. Certaines séquences, presque irregardables, condensent le cinéma de Du Welz et confrontent le spectateur à l’horreur brute.
Et pourtant, malgré cette ambition, Le Dossier Maldoror se heurte à ses propres limites. Son équilibre fragile entre la reconstitution d’une enquête et la dérive psychologique bascule parfois dans une mise en scène trop appuyée, où le lyrisme de la vengeance peine à masquer les incohérences d’une fiction qui s’autorise tout sans toujours en mesurer les conséquences. Du Welz évoque Tarantino, son Once Upon a Time in… Hollywood, ce fantasme de réécrire l’histoire pour panser les plaies. Mais ici, point de rédemption cathartique, seulement une rage confuse qui se perd dans l’excès. À trop vouloir dénoncer, le film se retrouve à hésiter : fable vengeresse ou portrait clinique d’une société gangrenée ? Le malaise est là et la réflexion peine à dépasser la sidération.
Et puis, il y a ce dernier acte, où l’uchronie prend le dessus, où la fiction réinvente l’issue d’une affaire qui, dans la réalité, ne connut que la frustration et l’horreur. Une audace ? Ou un aveu d’impuissance ? À trop vouloir conjurer le réel, Le Dossier Maldoror risque paradoxalement de le reléguer au second plan. Car en fin de compte, qu’en reste-t-il ? Une œuvre sombre, viscérale, un cri de colère filmé dans une urgence.