Le Dossier Noir fait partie d'une trilogie judiciaire réalisé par André Cayatte, ancien avocat devenu journaliste (Justice est faite, Nous sommes tous des assassins, Le dossier noir) et bénéficie du scénario et des dialogues de Charles Spaak (qui a collaboré à de très nombreux films français notamment chez Duvivier, Grémillon ou encore Renoir).
Film à énigme, Le Dossier noir vise à montrer les innombrables chausse-trappes qui peuvent faire obstacle à l'établissement de la vérité, et en particulier le difficile travail solitaire du juge d'instruction.
Dans la première partie du film, la trame, bien qu'intéressante, apparait assez manichéenne. Le juge Arnaud figure le jeune chevalier blanc contre une clique de puissants notables locaux. A peine arrivé dans sa nouvelle ville d'affectation, il est éclaboussé par un des camions de la société de cimenterie Broussard, foreshadowing pas forcément très fin de la confrontation à venir. Très vite, il apprend l'existence d'un dossier à charge bâti par un conseiller municipal contre le clan Broussard, qui l'amène à suspecter ce dernier pour sa mort brutale. Le combat semble inégal. Son bureau exigu et sombre, au sein d'un palais de justice décati et à moitié abandonné contraste avec le faste des appartements de Broussard. Le jeune juge n'a guère de soutiens : le procureur malade veut finir tranquillement sa carrière pour toucher sa pension tandis que la police est aux ordres de Broussard. L'austérité de la vie de l'homme de loi est soulignée par la fille de l'ancien juge d'instruction, elle qui a grandi dans une "famille de robes rouges et noires", mais qui n'a jamais pu disposer d'une robe de bal et qui refuse d'envisager toute liaison amoureuse avec le juge pour cette raison. Face à lui, l'entre soi des notables, enrichis par des combines douteuses lors de la reconstruction de la ville (cette peinture des collusions économico-politiques au niveau local m'a fait penser notamment à Coup de tête d'Alain Corneau). A la tête de cette clique, le richissime et détestable Broussard, dont l'arrogance prend appui sur les multiples connexions politique dont il dispose ("je ne supporte pas qu'on m'emmerde !"). Le soutien populaire massif et bruyant qui accompagne les perquisitions du "petit juge" renvoie à un schéma binaire un peu simpliste, celui du peuple uni contre des puissants tous compromis.
Pour autant, le film devient nettement plus intéressant à mesure que Cayatte s'extrait de ce schéma binaire pour ouvrir des horizons plus larges. L'entreprise de décrédibilisation menée par le clan Broussard pour salir l'ancien juge met au jour de troublantes réalités. Plusieurs pistes alternatives s'ajoutent à la thèse initiale de l'élimination d'un homme gênant, qu'il faudra alors démêler car toutes peuvent apparaitre crédibles : meurtre passionnel, empoisonnement d'un créancier ou bien d'un amant devenu encombrant...La narration s'emballe alors, et le recours à un montage alterné retranscrit bien cette fuite en avant menée par les différents protagonistes dans la quête simultanée de l'obtention d'une confession. Les méthodes de la police sont au passage vilipendées : interrogatoires séparés où l'on n'hésite pas à provoquer l'épuisement physique des suspects et à les monter les uns contre les autres par des mensonges pour obtenir des confessions.
Derrière cet éventail de possibilités, se dévoilent une série de failles humaines et une complexité plus grande dans la caractérisation des personnages. A la manière d'un Chabrol (mais sans ironie), Cayatte égratigne cette bourgeoisie de province, plus soucieuse de sa réputation que de faire éclater la vérité, une "bonne société" qui derrière un vernis de parfaite respectabilité cache en réalité de lourds secrets. Les apparences sont trompeuses : la veuve éplorée qui vit le décès de son mari comme un soulagement, l'ami de toujours embrouillé par des querelles d'argent, le précédent juge d'instruction, figure morale, qui avait une maitresse...Une galerie de personnages savoureux bénéficie d'une interprétation convaincante : Noël Roquevert en commissaire véreux, Paul Frankeur en chef de meute, Blier en commissaire parisien présomptueux et expéditif, mais pas dénué d'une certaine clairvoyance.
[SPOIL] Le retournement final provoque l'effondrement simultané de l'échafaudage des hypothèses et renvoie plus que jamais le juge d'instruction au constat amer de nécessaire humilité. Il peut être tentant de relier certains fils mais la vérité se dérobe facilement. Trop de coupables, mais pas de meurtre, c'est original.
Le juge Arnaud doit faire face à la désillusion douloureuse : bien que leur emprise sur la ville soit bien réelle et les fondements de leur enrichissement douteux, ses soupçons de meurtre envers Broussard s'avèrent infondés et laissent place à une réalité bien plus prosaïque. Cet échec souligne aussi les moyens dérisoires sur lesquels s'appuie la justice dans sa quête si difficile de vérité.
Malgré le fiasco de sa croisade, sa supériorité morale ressort à travers son aveu d'échec sans faux-semblant et son refus de faire condamner un innocent, contrairement au souhait du procureur soucieux de maintenir une certaine crédibilité. Une fois de plus, le juge est seul, cette fois pour assumer l'échec.
Scénario/dialogues/narration : 8
Interprétation : 8
Mise en scène/photographie : 7
Originalité/atmosphère : 7
(7,5)