Un film qui préfigure sous certains aspects un gros morceau du cinéma fantastique des années 30, le "Frankenstein" de James Whale qui sortira 11 ans plus tard. Même si le cadre global des deux films n'a aucun véritable rapport, il y a tout de même la question centrale de la création d'une créature par l'homme, de son inconscience dans cette entreprise et dans le fait qu'il sous-estime sa part d'humanité conduisant à la génération d'un monstre. La thématique éternelle de la créature échappant à son créateur...
Le mythe du Golem mis en scène par Paul Wegener et Carl Boese est tiré d'une légende juive du 16ème siècle, dans laquelle une créature d'argile prenait vie pour protéger les Juifs qui vivaient dans les ghettos de Prague. Un peuple alors sous la menace d'un décret de l'empereur autrichien Rodolphe II : "Nous n'ignorerons pas plus longtemps les accusations qui pèsent sur les juifs, eux, qui ont crucifié notre seigneur, ignorent les fêtes chrétiennes, convoitent les biens de leurs concitoyens et pratiquent la magie noire et donnons ordre que la communauté juive ait quitté son quartier appelé ghetto avant la nouvelle lune."
Mais si "Le Golem" m'a beaucoup marqué, ce n'est non pas dans son récit (échafaudé de manière classique) ou dans une quelconque autre forme d'originalité narrative, mais dans l'univers graphique qui se développe peu à peu autour de ce personnage.
L'architecture de la ville reconstruite, avec ses ruelles étroites et tortueuses, ses escaliers en colimaçon, ses maisons aux formes étranges, biscornues, tout en hauteur et coiffées de toits pointus, font des ghettos juifs de Prague un labyrinthe étrange, avec une communauté repliée sur elle-même dans un étonnant portrait expressionniste.
La séquence où le rabbin Löw expose à l'empereur une vision de l'exil à Babylone rappelle les effets spéciaux utilisés de manière récurrente chez Méliès, avec différentes techniques de surimpression et l'irruption du fantastique. L'apparition d'Astaroth, figure maléfique invoquée par le rabbin pour qu'il lui communique le mot secret qui animera le Golem, est également un moment prenant de magie noire.
Il y a aussi cette très belle scène finale dans laquelle le Golem prend une jeune fille dans ses bras, comme attendri après un épisode de colère furieuse (impliquant un homme jeté du haut d'une tour immense et une femme morte traînée dans les rues par les cheveux, figure d'effroi), avant qu'elle ne lui retire l'étoile incrustée sur son torse et lui ôte la vie dans le même mouvement.
C'était l'Allemagne des années 1920 : un récit dénué de stéréotypes sur le peuple juif (à confirmer, étant donné que Wegener collaborera avec le régime nazi et Josef Goebbels au sein du ministère de la propagande) et presque prémonitoire dans sa vision de la menace.