Sorti en 1962 et réalisé par Yasujirō Ozu, Le Goût du saké est un film de goûts au pluriel (du saké bien sûr, mais aussi du Congre). C'est le tout dernier film de Yasujirō Ozu, un an avant sa mort. C'est donc un film testamentaire, ou devrais-je dire doublement testamentaire, puisque le récit lui aussi parle de fin de vie et de passage de témoin. C'est aussi une œuvre miroir à Un Voyage à Tokyo (1953) dans lequel on voyait un couple âgé rendre visite à leurs enfants déjà émancipés d'eux. A contrario, dans Le Goût du saké c'est une personne âgée, qui plus est veuf, qui prend conscience que sa fille est en âge de se marier et qu'il doit de ce fait la libérer de son carcan paternel ... et lui, par conséquent, se retrouver seul.
Le Goût du saké c'est l'histoire de Shuhei Hirayama (Chishû Ryû déjà vu dans Un Voyage à Tokyo) un père veuf qui vit avec sa fille Michiko (Shima Iwashita) et son dernier fils Kazuo (Shin'ichirô Mikami). L'ainé Koichi (Keiji Sada), lui s'est installé en couple. Michiko a 24 ans et il serait peut-être temps qu'elle épouse un homme. Shuhei en prend conscience lors d'une soirée (trop) arrosée donnée en l'honneur de son ancien professeur qui vit seul avec sa fille. C'est bien connu, l'alcool délit les langues. Son professeur, qui est forcément plus âgé que lui, se livre alors à cœur ouvert. Il se plaint d'avoir gâché la vie de sa fille qui ne s'est jamais mariée pour rester avec lui (et qui doit avoir la cinquantaine maintenant). Shuhei se dit qu'il ne peut pas imposer ça à sa fille, tant bien même qu'il se sente seul. Il y a bien son dernier fils, mais sans sa fille et l'ainé déjà parti, il se sait condamné à vivre seul dans un avenir très proche.
Le Goût du saké peut être vu comme un film somme pour Ozu, puisqu'on y retrouve tout ce qui fait la "substantifique moelle" de son style. On a bien sûr les plans fixes à hauteur de tatami, les plans composés, le champ contre-champ ... On y retrouve également tous ses thèmes de prédilection, la solitude, la vieillesse, les traditions, le japon de l'après guerre qui a vécu le traumatisme de la défaite contre les américains ... La culture américaine a d'ailleurs une place très importante dans le film, en témoigne les nombreuses références au baseball et au whisky. Le film baigne aussi dans une ambiance, non pas défaitiste, mais plutôt nostalgique avec ce père qui voit bien qu'il ne rajeunit pas. Ne risque-t-il pas de gâcher la vie sa fille si elle ne se marie pas ? Doit-il refaire sa vie et trouver une nouvelle compagne ? Quoi qu'il en soit, Il contemple sa solitude et craint de finir seul. C'est inéluctable, son fils ainé est déjà parti, sa fille est en âge de se marier et son dernier fils lui aussi est sur le point de quitter le cocon familial (il doit avoir la vingtaine, pas plus).
Le Goût du saké se termine comme dans Un Voyage à Tokyo, dans la solitude. Ce n'est pas un hasard si c'est Chishû Ryû, l'acteur fétiche d'Ozu, qui incarne ce père devenu veuf à la fin des deux films. Dans les deux films, il est sensé avoir la soixantaine et Ozu a d'ailleurs soixante ans quand il réalise Le Goût du saké. Ce vieil homme qui regarde sa propre solitude, c'est donc en quelque sorte Ozu lui-même. Tout Ozu est là !