Toute ressemblance à de la mauvaise foi ou de la capillotraction est totalement fortuite
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En me procurant The Day After Tomorrow dans un bac d’occasion de mon Gamecash local pour 3€, le but était clairement de me le garder pour un soir de fatigue à appétence régressive décérébrée. Mes souvenirs du film ayant vingt ans, j’étais loin de me douter que je me prendrais tant au jeu, les travaux de Roland Emmerich les plus récents étant douloureux. Je n’ai pas passé la demie-heure sur Midway et Moonfall. Mais si Emmerich était le chantre du cinéma catastrophe à une époque, ce n’était finalement pas pour rien.
Car son œuvre de 2004, outre sa débauche d’effets spectaculaires toujours convaincants vingt ans après (loups à part), dévoile un faisceau d’indices qui laisse à penser qu’il avait quelque chose à raconter au-delà de la trajectoire de ses personnages. Que le plus américain des cinéastes non-américains voulait se montrer critique envers les US of A. J’ouvre donc la séance, et vous promet de démontrer que le porteur de la faute est bien Roland Emmerich, disculpant ainsi mon plaisir.
Établissons d’abord l’identité de l’accusé pour mieux comprendre son mobile. Emmerich est un immigré, venu à Hollywood de l’ex-RFA au début des années 90 par amour de l’artisanat filmique. Après les succès relatifs de Universal Soldiers, sur lequel il a été parachuté, puis avéré de Stargate, notre homme s’est fait une place de choix. Désireux de la consolider, il se fait plus patriote que ses spectateurs, et s’embarque dans Independance Day, généreux outil de propagande à la gloire du pays de la Liberté (notez la capitale). Un des plus grands succès mondiaux de tous temps confondus, ayant tenu un moment la seconde marche du podium. Il enchaîne avec Godzilla, qui rejette la responsabilité nucléaire de la création du monstre sur les français au profit des américains, exemptés alors que fautif dans le mythe nippon. Puis vient The Patriot, où cette fois-ci les français sont effacés (décidément…) de l’Histoire pour laisser toute la gloire aux bons ricains dans un déluge de violence tout à fait civique.
Mais tout ceci messieurs les jurés, ce n’était que la création d’un alibi !
Car en réalité, malgré ses airs de parfait assimilé, l’allemand est déjà désillusionné de cette culture qu’il semble tant défendre. Lui qui est gay dans un pays au puritanisme que l’on ne présentera plus, et qui s’est heurté à bien des obstacles dans ses débuts, avant qu’il ne devienne poule aux œufs d’or. Lui qui a dû surmonter le racisme des producteurs pour imposer Will Smith sur Independence Day. Lui encore qui n’a jamais caché son fiel pour une industrie du tabac bien trop puissante de par les lois du marché, et dont il est tombé prisonnier. Il a vu le vernis s’écailler, et a compris la substantifique moelle de cette Amérique qu’il enviait tant ! Et s’il a obtenu sa nationalité en 2011 avant de pouvoir faire entendre sa voix lors des prochaines élections, il a tout de même fait traîner le processus afin qu’il ne devienne pas citoyen alors que Bush était au pouvoir. Sa collection d’art subversive, moquant les religions et dictateurs de ce monde dans des peintures absurdes, fait bien montre d’un esprit frondeur, loin du gentil toutou servile que laissait penser les œuvres qui l’ont solidement installé. Il est là votre mobile !
La première pièce à conviction ne tarde d’ailleurs pas. Alors qu’un carton nous explique brièvement les enjeux (nous y reviendrons), voilà que nous survolons, le temps des crédits, la calotte polaire Antarctique, déserte de toute vie humaine et splendide pour cette raison, pour nous arrêter sur un drapeau Américain, flottant fièrement au soleil comme un pionnier de ces terres vierges. Si la fibre patriotique Emmerichienne connue jusqu’alors semble se présenter d’emblée, c’est pour mieux amadouer le spectateur. C’est une préméditation du crime à venir. Car le parallèle évident avec cette scène introductive intervient bien plus tard, alors que l’hémisphère nord, et donc les Etats-Unis, s’éteignent pour de bon dans l'œil du supercyclone. Dennis Quaid se réfugie du froid mortel qui englobe tout, et lance un dernier regard à ce pays qui disparaît sous le coup de son hubris, son drapeau se figeant, perdant ses couleurs, et révélant sa fragilité. La destruction d’un symbole (qui évitera l'opprobre publique en n’allant pas jusqu’à le faire éclater en morceau), qui n’est pas sans rappeler le sort réservé aux lettres d’Hollywood, annihilées dans un châtiment purement dispensable pour qui n’a pas un message à faire passer.
Seconde pièce à conviction : le scénario tout simplement. Celui qui avertit des conséquences de l’activité humaine et se heurte aux remparts du capitalisme et de l’impérialisme. Un président américain montré comme faible, manipulé par son vice agressif. C’est bien Bush et Cheney qui sont représentés là, et leurs politiques destructrices en matière environnementale. Alors entre un message écologique pas écouté qui fait passer les climatosceptiques pour les dégénérés qu’ils sont, une déférence aux ouvrages de la bibliothèque (et donc à l’importance de la culture, surtout en temps de crise) que l’on doit malheureusement sacrifier, et un sauvetage des USA par le Mexique qui se fait par la traversée illégale et massive de la frontière, il y a de quoi être goguenard dans le climat actuel. On pourrait croire le film spécialement conçu pour rentrer dans le lard du verrat orange si la vie politique n’avait pas tendance à être cyclique. Les fautifs de la catastrophe sont clairs pour le cinéaste.
Et justement, puisque nous évoquions le capitalisme comme cause des maux de l’environnement, la troisième pièce à conviction tombe sous le sens. Ce sont ces personnages secondaires qui portent avec eux la pensée du réalisateur. Car c’est bien le policier, et donc l’instrument du gouvernement, qui mène les réfugiés New-Yorkais à leur mort certaine. Tandis que, avec un clochard lucide, un technicien de surface comme seul survivant des tornades californiennes, et un arc narratif de traders véreux (pléonasme) châtiés par la vague mais coupé au montage, on est dans cette mouvance du blockbuster aux élans prolétaires. Le peuple, celui qui est délaissé, détient la lucidité nécessaire à la sortie du marasme. C’est d’ailleurs dans ce sens que va la quête du père (Quaid) qui va chercher son fils (Gyllenhaal). Une relation qu’il faut rabibocher (et qui n’était d’ailleurs qu’à peine esquintée) pour avoir un happy-ending à l’échelle personnelle, malgré les millions de morts advenues et celles à venir parmi les survivants en surnombre dans des mix culturels peu homogènes. Emmerich replace l’individu au centre d’une société qui l’avait systématiquement broyé et compacté en un produit commercial. Si The Day After Tomorrow ne propose pas d’antagoniste à la mord-moi-le-noeud (si ce n'est des loups, de Wall Street), pas de traître dans le groupe de survivants, c’est bien car le ver était déjà dans la Grosse Pomme. Capital est son nom ! Impérial est son masque ! Mensonge est son arme !
Enfin je conclurais ce plaidoyer en revenant sur un dernier symbole. Celui de Lady Liberty, ensevelie sous les glaces, et citant indubitablement The Planet of the Apes. Et puisque nous sommes dans la citation, allons au bout de celle-ci : “We finally really did it. You maniacs! You blew it up! Ah, damn you! God! Damn you all to Hell!”. Nous savons désormais à qui s’adresse le fourbe Roland. Cette main qui l’a nourri, il la mord ici au sang.
Mesdames et messieurs les jurés, vous comprendrez donc que si désormais j’apprécie cette œuvre, c’est bien parce qu’elle est à charge. Que par la condamnation du cinéaste, c’est mon plaisir, jusqu’alors suspect, qui peut être déclaré non coupable!
Alors oui, la poussée excessive des potards sur les conséquences du dérèglement climatique aura plutôt eu tendance à décrédibiliser le propos écologique tout en flinguant le soupçon de cohérence scientifique. Oui la quête du père est bien moins intéressante que ce qu’un survival polaire dans une mégalopole aurait pu donner. Et oui, l’écriture des personnages était déjà ringarde à l’époque. Mais The Day After Tomorrow n’est pas le film creux de mes souvenirs, il raconte des choses de son auteur et de son époque, tout en ne tarissant pas de générosité dans le spectacle. Pour tout vous dire, ça m’a même donné envie de redécouvrir les films d' Emmerich de cette période 1990-2000, ceux de la dernière quinzaine d’années m’ayant fait oublier que ce type fut un temps faiseur compétent.