Le Limier fait partie des films assez compliqués à critiquer sans révéler des éléments du scénario tant il repose sur sa finesse d'écriture et ses multiples rebondissements scénaristiques jouissifs. Je ne vais donc pas me priver d'évoquer certaines des révélations qui se produisent, donc si vous n'avez pas vu le film, je vous déconseille de lire n'importe quelle critique sur le film.
Le Limier est un surprenant huis clos de 2h20 que l'on ne voit pas passer. On a le droit à une intrigue menée avec une grande habileté par Mankiewicz qui parvient à surprendre son spectateur au tiers du film dès la révélation du plan d'Andrew Wyke - même si l'on pouvait deviner que cette histoire d'arnaque à l'assurance est un peu louche depuis le départ - s'en suit une nouvelle révélation progressive après la moitié du film qui retourne une nouvelle fois l'histoire avec l'arroseur qui devient l'arrosé. Tout le film tient finalement sur ce duo de personnages, on évoque des noms comme Marguerite, le sergent détective Tarrent, etc. mais on les voit jamais apparaître en tant que personnages. Pourtant Mankiewicz parvient à conserver une grande intensité dans l'histoire qu'il développe et on peut qu'être admiratif de ce travail.
Le scénario n'est pas toujours prévisible puisqu'à partir de la moitié du film, on croit véritablement à la mort de Milo puisque le dernier plan visible avec lui - avant cette révélation d'identité - laisse suggérer qu'il ne s'agissait pas d'une balle à blanc. Il y a donc de nombreux twists dans ce film mais aucun ne semble finalement tiré par les cheveux comme on peut le voir dans certaines autres œuvres ratées qui comptent exclusivement sur cela au détriment d'une forme de crédibilité, ou tout simplement d'une virtuosité formelle. Ici Mankiewicz parvient à rendre parfaitement cohérent ce qu'il développe, ce qui ne fait jamais sortir le spectateur mais continue de le captiver jusqu'à l'angoisse finale.
Je ne voudrais toutefois pas restreindre ce film a sa qualité scénaristique indéniable puisqu'il y a un sacré effort de mise en scène qui l'accompagne, et un duo de personnages extrêmement bien écrit et interprété. Concernant la mise en scène, on se retrouve dans cette gigantesque demeure comblée par différents automates qui font évidemment échos au contenu du film et renforce l'étrangeté du personnage d'Andrew Wyke. Les multiples gros plans sur les marionnettes et automates nous plongent constamment dans une atmosphère si étrange voire déconcertante.
Wyke, écrivain de roman policier qui rêve de grandeur et fantasme peut-être une application de ses histoires, va s'engouffrer dans une spirale qu'il ne parviendra pas à maîtriser malgré son intelligence et sa malice dans l'exécution de son plan de jeu diabolique. Une personnalité troublée voire névrosée, il sera en situation d'échec totale dans un final simple mais grandiose.
On comprend évidemment la réaction du personnage de Milo Tindle - ayant vécu l'enfer de penser que son heure était venue - de se montrer à son tour capable de jouer avec son agresseur qui devient victime. Il délivre une telle intensité dans son jeu avec des regards puissants et glaçants ce qui nous fait ressentir le poids de ce que Wyke a pu lui faire vivre.
La scène d'ouverture et la scène finale sont merveilleuses, on est face à une mise en abime parfaitement cohérente avec l'esprit du film et cette thématique de la dangerosité d'un jeu malsain qui part trop loin. Andrew Wyke pris a son propre jeu, est lui-même comparable à un pantin victime des envies de son maître. Mankiewicz est donc parvenu à associer une touche importante d'humour, de comique de situations avec le drame en toile de fond, à travers la thématique du jeu dangereux extrêmement bien exploitée. Il maitrise parfaitement cet entre-deux ô combien difficile à manipuler sans le talent d'un grand réalisateur. Un film à découvrir et à redécouvrir.