J'ai vu ce film pour la première fois il y a quarante ans et il me bouleverse toujours autant. Une merveille de délicatesse et d'acuité psychologique, un formidable film sur le passage à l'adolescence et un portrait subtil d'une époque, d'une société de classes et d'un pays.
Dans un paysage raffiné, calme et ordonné, Losey fait naître le drame par petites touches, allusions, regards, silences, dialogues parcimonieux et à double sens. C'est un drame en sourdine, à combustion lente. Il n'y aura pas d'explosion finale. Juste une implosion discrète, comme il sied dans la classe supérieure.
Losey confronte avec brutalité un gamin de douze ans, ignorant des choses de l'amour et des classes sociales, au monde cruel et illisible des adultes. Il le fait au sein d'un cadre idyllique et sur un rythme lent, voire indolent. Dans cette campagne anglaise alanguie dans la chaleur de l'été, Leo va perdre son innocence, sa légèreté d'enfant, être troublé et découvrir l'injustice et la souffrance. Il y a aussi, en arrière-plan, la relation amoureuse clandestine entre Marian la fille aristocrate et Ted le fermier qui eux aussi souffriront. Mais, à la différence de Leo, ils connaissent les règles du jeu et savent que leur couple n'est qu'éphémère. Leur souffrance est silencieuse et résignée. Seul Leo se révolte - innocence oblige - et montre de la compassion pour les amants.
Losey insiste sur la cruauté (involontaire) et l'égoïsme de tous les adultes. Que ce soit la mère de Marian qui veut obliger Leo à parler ou Ted et Marian qui le maltraitent quand il refuse de transmettre leurs messages, tous les adultes ne se préoccupent que de leurs problèmes et utilisent l'enfant comme un instrument. Compagnon de jeu pour son camarade de classe, messager pour Marian et Ted, complice coupable du couple pour la mère, Leo n'intéresse personne en tant qu'individu. Il est cruellement malmené dès qu'il fait mine de se rebeller. Les paroles blessantes de Marian quand il refuse de prendre un message, le chantage odieux de Ted et la terrible scène finale avec la mère sont autant de blessures injustes et inguérissables.
Pris dans une guerre d'adultes dont il n'a pas encore les codes, il est la seule victime sacrificielle innocente, contrairement à Ted et Marian qui savaient qu'ils enfreignaient les règles. Le traumatisme enfantin sera irréversible.
Le personnage de Leo est admirablement fouillé et particulièrement émouvant. Le jeune acteur Dominic Guard est parfait, dans un rôle très difficile. Il restitue admirablement les émotions complexes de son personnage, son malaise, sa souffrance, son incompréhension du monde des adultes.