Film de domination et film d’émerveillement

Il y a dans Le Monde du silence une sensation primitive, comme si le cinéma, ce jeune art du siècle, retrouvait soudain son innocence, celle de la première fois. Non pas la première fois qu’un homme voit la mer, mais la première fois qu’il la regarde avec une caméra. Non pas l’émerveillement candide d’un touriste fasciné par l’exotisme des profondeurs, mais le frisson d’un regard qui se découvre capable de voir la contenance du liquide qui recouvre le monde.

À bord de la Calypso, le film nous montre d'abord la beauté. La beauté dans les images de poissons rayonnants, d’anémones ondoyantes, d’algues et de tortues.

On a souvent reproché à Le Monde du silence sa brutalité, son rapport de force avec la nature, son regard encore colonial sur le vivant. Et ces critiques sont fondées. Mais elles ne suffisent pas. Ça serait une erreur de réduire le film à l’idéologie qu’il véhicule. Car le monde marin n’est pas ici une métaphore, il est une matière. Une matière qui se donne à voir mais qui se refuse au langage, qui reste étrangère même quand on la filme au plus près.

Ce n’est pas un hasard si Louis Malle, tout jeune alors, s’est glissé dans cette entreprise. Son montage cherche l’accident, l’écart, la surprise. Il transforme l’expédition en récit de sensations. Et ce que l’on retient finalement, ce ne sont pas les catalogues zoologiques, ni même les exploits techniques, mais ces moments suspendus où le temps semble ralenti. Cette brèche temporelle, cette façon qu’a le film de s’abandonner au rythme du monde qu’il filme, c’est là qu’il devient grand.

Le Monde du silence est ainsi traversé d’un paradoxe fécond : il est à la fois film de domination et film d’émerveillement, archive d’un regard conquérant et poème (in)volontaire sur la faune et la flore. Il est un document historique, bien sûr, mais aussi une expérience sensorielle.

Comme si, à force de descendre, de plonger, de s’enfoncer dans l’obscur, Cousteau et ses hommes avaient fini par toucher quelque chose de plus profond qu’eux : la possibilité d’un autre rapport au monde, moins vertical, moins bavard, plus humble peut-être.

cadreum
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le 19 mai 2025

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