[Mouchoir #59]
On l'a souvent dit, il s'agit d'un film de 1923 qui met consciemment en abîme le cinéma, qui parle du cinéma comme un jeu d'ombres où se jouent et se déjouent les relations entre humains. Mais ce qu'on dit moins, c'est à quel point Le Montreur d'ombres est érotique, comme si l'Expressionnisme s'était mis au cul pour voir si le mélange était possible, si des affinités esthétiques se révélaient par contact.
Du reste, — et c'est pour ça qu'une deuxième vision a souvent un meilleur oeil sur les détails de l'enchaînement — , c'est surtout la fin qui me semble intéressante et l'ordre dans lequel les effets se produisent. Après avoir projeté les ombres sur l'écran, le montreur se rematérialise lui aussi, mais par surimpression. Puis le Soleil s'est levé dans la cour et contrairement à son air cauchemardesque de la nuit, elle se trouve peuplée et bien vivante place du marché. Puis le montreur s'en va et sur le couple réuni, un rideau de théâtre s'abaisse.
Ce qu'il se passe ici, c'est un renversement multiple de la réalité et de l'imaginaire/du spectacle. Un tandem dialectique qui, dès que l'on croit être enfin dans le bon monde (qu'il soit réaliste ou imaginaire), s'amuse à retourner une fois de plus nos perceptions. C'est la réalité, mais non, mais si, mais non.
C'est René Clair qui, le premier, utilisa le terme en parlant de l'Expressionnisme, en tant que courant renversant le dogme réaliste. Il l'écrit un an avant le film de Robison qui le prendra pour ainsi dire à la lettre.
« En face du dogme réaliste qui nous semblait inattaquable, Caligari vint affirmer qu’il n’était d’intéressante vérité que subjective. Les Trois Lumières nous prouvèrent aussitôt qu’une telle folie était fort raisonnée. […] Le cinéma cérébral est créé. Les décors, la lumière, le jeu des acteurs, leur visage même, artificiellement composés, forment un ensemble dont l’intelligence se plaît à se savoir maîtresse. » (René Clair, « Cinéma d’hier, cinéma d’aujourd’hui », Paris, 1922).