Le scénario articule l’enquête criminelle comme un prétexte narratif pour explorer des thématiques de fond d’une rare densité. Le film oppose frontalement deux conceptions du monde : une foi dogmatique, fondée sur la peur et la répression, et une foi éclairée, compatible avec la raison, l’observation et le doute. Guillaume de Baskerville incarne une pensée proto-scientifique, héritière d’Aristote et d’Occam, face à une Église qui instrumentalise le sacré pour maintenir l’ordre et l’obéissance. Le savoir devient un enjeu politique : non pas ce qu’il révèle, mais à qui il appartient et qui a le droit d’y accéder. La bibliothèque, espace central du récit, fonctionne comme une métaphore du pouvoir clérical sur la connaissance, organisée, hiérarchisée, verrouillée, et parfois détruite pour préserver l’ordre établi. Le thème du rire, loin d’être anecdotique, cristallise la peur de l’institution face à tout ce qui relativise l’autorité et fissure l’absolu. Le film traite aussi de la violence exercée au nom du Bien, de la manipulation idéologique et du sacrifice de l’individu sur l’autel d’une vérité imposée.
La mise en scène renforce ces thématiques par une approche spatiale extrêmement signifiante. L’abbaye est conçue comme un organisme fermé, autosuffisant, où chaque lieu correspond à un degré de contrôle. Les espaces ouverts sont rares, battus par le vent et le froid, tandis que les intérieurs étouffent, saturés d’ombres. La bibliothèque-labyrinthe n’est pas seulement un décor spectaculaire : elle est la traduction physique d’un savoir volontairement rendu illisible, fragmenté, dangereux. La caméra épouse cette logique en multipliant les axes obliques, les perspectives tronquées et les couloirs sans issue, créant une tension constante entre quête de vérité et impossibilité d’y accéder pleinement.
L’interprétation sert directement le propos idéologique. Sean Connery construit un personnage rationnel mais jamais arrogant, dont l’intelligence repose sur l’écoute, l’observation et l’humilité face au réel. Son jeu traduit une pensée vivante, en opposition aux figures figées de l’autorité inquisitoriale. Christian Slater incarne un regard en formation, traversé par le désir, la peur et la culpabilité, révélant la tension entre pulsion de vie et mortification religieuse. Les personnages secondaires, souvent excessifs dans leur rigidité ou leur souffrance, fonctionnent comme des incarnations de concepts : la peur, la soumission, le fanatisme, la révolte étouffée.
La direction artistique accentue la dimension thématique par un réalisme brutal. Les corps sont sales, fatigués, parfois grotesques, rappelant la matérialité que l’institution prétend nier. Les costumes effacent toute individualité, soulignant la dissolution de l’homme dans la règle. La lumière, majoritairement rasante et indirecte, isole les visages dans l’obscurité, donnant l’impression que la vérité n’apparaît jamais entièrement, toujours partielle, toujours menacée.
Le montage adopte un rythme volontairement analytique. Les scènes d’enquête sont découpées de manière précise, laissant le spectateur reconstituer les liens logiques en même temps que Guillaume. Les scènes de procès ou de liturgie ralentissent le tempo, instaurant une pesanteur presque rituelle, qui fait ressentir le poids de l’institution sur les individus. Ce contraste structurel entre mouvement de la pensée et immobilisme dogmatique est au cœur du dispositif narratif.
La bande sonore, composée par James Horner, joue un rôle fondamental dans l’expression des thématiques. La musique repose sur des motifs graves, répétitifs, souvent modaux, évoquant à la fois la liturgie chrétienne et une menace diffuse. Les chœurs, utilisés avec parcimonie, ne célèbrent pas le sacré mais en soulignent la dimension écrasante, presque funéraire. Les nappes sonores prolongées instaurent une tension sourde, sans résolution mélodique franche, traduisant l’absence de certitude absolue. Horner privilégie une musique de climat plutôt que de commentaire émotionnel, laissant le doute et l’inquiétude s’installer durablement. Les silences, omniprésents, sont tout aussi signifiants : ils mettent en valeur les bruits organiques du lieu, transformant l’abbaye en caisse de résonance de la peur et du secret.
L’ensemble artistique trouve sa force dans cette cohérence totale entre fond et forme. Chaque choix scénaristique, visuel et sonore converge vers une même interrogation : que devient une société qui redoute la pensée plus que l’ignorance, et le rire plus que la violence ? Sans chercher l’émotion immédiate, le film impose une réflexion durable, austère mais profondément stimulante, qui explique sa puissance intacte.