Comment et pourquoi Orson Welles a-t-il entrepris d’adapter Franz Kafka alors que les divergences de sensibilité sont si flagrantes entre lui et l’écrivain tchèque ? Les ouvrages de ce dernier, tourmenté par l’administration tatillonne de la monarchie austro-hongroise, reflètent l’angoisse de l’homme aliéné par l’appareil étatique et rongé par les cancers de la société moderne. Il est évidemment banal de rappeler les préoccupations métaphysiques qui traversent Le Procès : complexe de la culpabilité avec son diptyque classique (délire persécuteur et manie de la persécution), incessante remise en question de toute chose par un esprit en éveil qui fouille sans désemparer, accablé par la souffrance anonyme des siècles et voulant arracher son secret à la moindre parcelle d’ombre, obsession du péché originel, tentation de l’holocauste, en bref toute la tragédie de la diaspora juive, indéchiffrable pour qui n’a pas approché au moins une fois cette Europe centrale où vécut l’artiste. Reprenant l’image de La Métamorphose, on pourrait comparer celui-ci à un misérable insecte enfermé dans un bocal. Welles, au contraire, est un paon, un gorille, un lion qui ne connaît pas d’entraves. Tout de flamboyance et d’orgueil, il promène une exubérance théâtrale, un tempérament exceptionnel et un goût inné pour la grandeur. Il se plaît à incarner des ogres faustiens, shakespeariens ou royaux. Son œuvre contrariée s’est pourtant enfantée dans les douleurs. Chacun de ses films est comme arraché de force au désordre, au mercantilisme, à la lâcheté bornée des princes qui gouvernent le cinéma. Personne ne saurait lui reprocher honnêtement d’avoir trahi la lettre du Procès : le sujet le concernait autant que Kafka. Si le simple soldat ne perçoit pas l’ampleur de la bataille que le général en chef ne fait qu’entrevoir, l’individu lui-même ne parvient pas à démêler les paradoxes de cette lutte perpétuelle qu’est la vie. Au hasard du labyrinthe, il peut tout au plus chercher le dernier mot de son destin : tel est le but que vise l’écrivain, imité par le cinéaste, en escortant le personnage dans ses déambulations tournoyantes.


Joseph K. naît devant la porte qui l’isole de la Loi ; il meurt sans avoir pu l’ouvrir. Un beau matin, il est arrêté pour un motif qu’on se refuse à lui communiquer. Il n’est libre que conditionnellement, en sursis, sous le coup d’une procédure judiciaire qui lui reste obscure. Sans point d’appui, son apparente démarche logique cache une irrésistible désintégration mentale. Le comportement des êtres qui l’entourent accroît l’intensité de sa panique. Il ne peut pas davantage s’appuyer sur ses collègues et subordonnés que trouver secours auprès des femmes impalpables qu’il croise, comme échappées d’un rêve érotique : soit que la brusque raideur de Mlle Burstner lui fasse sentir le poids des conventions sociales, soit que Léni ou Hilda, jouant pour leur propre compte, le plongent dans la détresse de l’incommunicabilité. Quand elles ne se dérobent pas par peur (la culpabilité est aussi contagieuse qu’une maladie honteuse), toutes ces femmes constituent des trappes, tendent des pièges. Encore demeurent-elles vivantes et charnelles (pour ce qui est de Romy Schneider, au moins), mais comment ne pas frôler la folie devant l’immobilité des hordes d’inculpés qui peuplent le Palais de Justice et l’absence du Juge que K. n’atteindra jamais ? Ses problèmes ne sont pas mieux résolus par les professionnels sollicités. Le conseil d’un plaideur ? Bloch, qu’accable l’éternelle pesanteur de sa condition de Juif, est d’emblée vaincu. L’intercession d’un être influent ? Titorelli, entouré de fillettes difformes et ricanantes qui le ridiculisent, est réduit à un piètre bouffon de mascarade. Les services d’un avocat ? Le seul allié susceptible de le comprendre est déjà, comme par magie, informé de son cas ; interprété par Welles, Hastler n’est pas moins inquiétant que la menace pesant sur Joseph, lequel sent que son défenseur le leurre, qu’il ne s’intéresse à l’affaire que parce qu’il la sait insoluble. Aussi K. s’abandonne-t-il enfin aux fonctionnaires de la société et succombe des contradictions qu’il n’a pu résoudre.


Cette histoire amère, pathétique, cristallise le tissu conjonctif profond des œuvres de Kafka et de Welles. Elle retrace un étouffement progressif de la naissance à la mort. Le prologue en pointes d’épingles en est le résumé prophétique. L’enfance pure est déjà écrasée par l’influence oppressante du père-législateur puis par le regard de l’éducateur ; à l’âge adulte, c’est celui du directeur, de l’inspecteur, des camarades de bureau qui livre le protagoniste aux complexes de la faute et de l’infériorité. Welles a dépeint autrefois la nostalgie d’une innocence qui ne survit qu’un court instant : le sort de Kane est joué dès ses premières années et le poids de la famille s’avère considérable dans La Splendeur des Amberson. Ce regard cerné d’ombres envahissantes était le tourment d’Othello, l’obsession d’Arkadin, l’échec de Kane. Rejeté dans un monde en marge où le rationnel et l’irrationnel se pénètrent suivant une frange insolite, Joseph K. est aussi seul que le Quinlan de La Soif du Mal, crevant dans la boue et l’eau noire. Les files de loqueteux au visage hagard, au corps squelettique, un matricule accroché au cou, prostrés et prêts à mourir, évoquent quant à eux le Moyen Âge des bagnes nazis et font courir un frisson de fin du monde. À l’air raréfié répond l’absence de toute vie végétale : pas une fleur, pas une plante n’éclot de cette mécanique concentrationnaire, sinon lors d’un des plans finals, où un arbre se reflétant dans l’eau donne la fugitive, première et ultime image de la nature à jamais perdue. En terminant sur une explosion nucléaire, Welles touche au plus authentique de l’angoisse contemporaine et de la responsabilité collective. Tout individu risquant de se conduire en gravier dans les engrenages est accusé. D’accusé, il se transforme inexorablement en coupable ; de coupable en condamné ; de condamné en exécuté. Après avoir cherché en vain à connaître la vérité de la Loi, il expire en victime d’un monde résigné, bien avant lui, à se laisser détruire lentement de l’intérieur.


Dans bien des esprits, Kafka se résume d’abord à un adjectif : kafkaïen. Pour peu que l’on représente un couloir assez long avec une double rangée de portes numérotées ou une accumulation géométrique de casiers jamais ouverts et hop, c’est kafkaïen. Or Welles bâtit un espace hallucinant, inhumainement vaste, d’une profusion invraisemblable. Le normal, le coutumier sont à ce point niés qu’il n’existe pour lui que deux formes d’architecture : l’une futuriste, avec ses termitières dédaléennes, ses enfilades infinies de pupitres, ses verrières écrasantes, ses locaux gigantesques où crépitent des centaines de machines à écrire et s’affairent des légions de fourmis dactylos ; l’autre antédiluvienne, qu’il affectionne depuis qu’il y situa l’action de Macbeth. Ces halls immenses où la voix se répercute en écho, ces arrière-faubourgs où luisent des feux espacés, ces plafonds d’où pendent cordes et poulies, ces échafaudages enchevêtrés rappellent les Babylone imaginaires de Borges : voûtes vitrées, portes géantes, travées dégobillant de dossiers, corridors interminables, chambres éclairées par d’innombrables chandelles et où s’élèvent des montagnes de documents comme autant de capharnaüms baroques. Welles raccorde les combles 1900 et les superstructures métalliques de la gare d’Orsay, les façades des palais romains, les HLM de Zagreb pour les imbriquer, sans solution de continuité, en un seul décor à transformation multiple, produit parfait de la "géographie créatrice" défendue par Koulechov. La banque communique avec le Tribunal, le Tribunal avec la maison de l’avocat, celle-ci avec la demeure du peintre, celle-ci encore avec le Palais de Justice, le Palais de Justice avec la cathédrale et la cathédrale avec la banque. Chaque porte franchie projette dans un univers complètement autre, l’unité s’opérant au niveau supérieur de l’onirisme. Et la caméra tourbillonnante d’ériger cette esthétique de la démesure avec une prodigieuse sûreté en plans-éclairs, distorsions expressionnistes, angles vertigineux, d’accentuer l’ampleur et le délire des perspectives, comme lors de ce travelling fantasmagorique où, dans un réduit à claire-voie, l’objectif traque la course folle de Joseph poursuivi par des bacchantes aux intentions sinistres.


Aussi assiste-t-on à la concordance des harmoniques autant qu’à la pression inévitable du génie sur l’œuvre : le K. du roman est Kafka lui-même, celui du film porte l’empreinte fondamentale de Welles. Il se dresse contre une société américanisée en proie au puritanisme, au racisme et au maccarthysme. Là où l’écrivain se retirait en lui-même, le cinéaste se retranche derrière la révolte, comme il avait refusé de se laisser asservir par Hollywood. Entre la longue agonie d’un personnage de roman qui meurt vaincu et la fin brutale d’un héros de film ayant brûlé tous ses vaisseaux, il y a la superficie de l’océan qui sépare le vieux continent du nouveau monde. Ce cauchemar allégorique préfigure à tout instant la condition de l’individu broyé dans l’étau totalitaire des lois, des décrets, des ordonnances et des règlements, hanté par les feux rouges de son existence, les passages cloutés, les détournements obligatoires, les stationnements interdits et les lignes jaunes faisant de chaque innocent un contrevenant qui s’ignore. Nous sommes tous des contribuables, des assurés, des usagers, des ayant droits, des postulants, des détenteurs, tous en permanence des suspects tenus de fournir inlassablement les preuves écrites de notre réalité physique et morale, de notre bonne foi et de notre obédience au Moloch de la Loi. Que son étreinte fatale se referme et nous aurons beau nous débattre, plaider, faire appel, il nous dévorera à l’heure qu’il a choisie. D’où cette véhémente revendication pour la liberté individuelle, de plus en plus vulnérable, de plus en plus menacée par l’inéluctable engrenage de l’arbitraire, dans un monde où des puissances occultes, économiques, politiques ou juridiques décident du sort de l’homme sans lui laisser les moyens de se défendre. Le vrai complot, dit en substance Joseph K., est celui qui tend à faire croire que l’univers est absurde et dément. Ses dernières paroles sonnent comme un défi lancé aux bourreaux d’une justice aveugle qui ne livre jamais ses raisons. À travers le roman de Kafka, l’humanisme d’Orson Welles, rebelle à toutes les corruptions et à tous les systèmes, a percé sa brèche.


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Thaddeus
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le 4 janv. 2026

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