Ce film, adapté d'un polar anglais publié dans la collection "Série Noire" chez Gallimard sous le titre de "Mort d'une bête à la peau fragile" (Patrick Alexander), repose sur une structure de traque implacable : un agent envoyé en mission d’État, puis... sacrifié par ce même État quand la donne politique change. Ce qui frappe, c'est que l'intrigue ne raconte pas seulement une vengeance ou une fugue, mais une mécanique froide où le pouvoir et l'individu traqué se livrent à un véritable duel.
Et Georges Lautner nous filme ça comme un engrenage.
Il y a d'abord, d'un côté, le personnage de Josselin Beaumont (Belmondo), méthodique, obstiné, rusé et inarrêtable. De l'autre, la machine policière, froide, incarnée par le commissaire Rosen (Robert Hossein) et l'inspecteur Farge (Bernard Donnadieu) qui se contredit, se rétracte et finit par éliminer ce qu'elle a elle-même produit. Tout le film joue sur cette asymétrie. D'un côté, Beaumont qui avance en suivant sa ligne (terminer la mission, coûte que coûte), alors que l’État change de cap en permanence.
Si ce film reste marquant aujourd'hui, c'est qu'il est très lisible (en termes d'action, de poursuites et d'efficacité narrative) mais, surtout, il porte en sous-texte une vraie question morale : que vaut un homme quand il n'est plus utile ?
Et Belmondo donne à son personnage quelque chose d'unique, en lui insufflant une sorte de volonté qui refuse de s'effacer.
La musique d'Ennio Morricone, qui baigne tout le film, joue un rôle central. Elle donne à l'ensemble une dimension tragique, presque "opératique" ; l'agent devient la "bête condamnée" qui ira jusqu'au bout de sa trajectoire, même si les règles autour de lui ont changé.
Sur le fond, le film ne nous raconte pas seulement les dessous de la "Françafrique" mais plutôt une idée beaucoup plus universelle : à savoir qu'un État peut produire des individus parfaitement loyaux... puis les effacer si la raison d’État change. Ici, Joss Beaumont n'est jamais hors système, il est, au contraire, le produit parfait du système.
La fin est pensée comme une impasse.
Beaumont est officiellement "désavoué" par son propre camp. Il devient de fait le témoin gênant d'une opération politique. Et cependant il conserve malgré tout une capacité d'agir jusqu'au bout.
Dans ce type de logique narrative, très fréquente dans les thrillers d'espionnage, la question que le spectateur se pose n'est pas seulement : "va t-il réussir ?" mais : qu'est-ce qui reste de possible quand un homme est déjà condamné à l'avance ?
Tout au long du film, Beaumont agit comme s'il avait déjà intégré sa propre disparition dans son plan d'action.
Il exécute, il ne cherche même plus à négocier sa survie et transforme même sa fin en continuité de sa mission. C'est pourquoi le final marque tellement les esprits. Ce n'est pas une surprise, c'est une fatalité construite. On peut même lire ce film comme une tragédie grecque.
Et tout cela sur le thème musical d'Ennio Morricone qui transforme cette fin en un "destin inévitable" à la beauté presque lyrique.