"tout ça, c'est une duperie depuis A jusqu'à Z"
Faire un western en 1970, ça veut dire forcément s'éloigner des modèles classiques. Encore plus quand on est un cinéaste britannique plutôt spécialisé dans les films intellos aux dialogues ciselés. Alors, forcément, ce Reptile n'est pas un western ordinaire.
A l'affiche, Kirk Douglas interprète un voleur, Paris Pitman Jr, qui a caché son dernier butin, 500 000 dollars, à un endroit connu de lui seul. Arrêté avec différents autres criminels, il va être transféré dans une prison très sécurisée au milieu d'un désert. Va alors commencer un formidable jeu de dupes avec, à la clé, le pactole à récupérer.
Une grande partie de la filmographie de Mankiewicz tourne autour du thème de la manipulation et de la domination. Avoir le dessus, transformer les autres en esclaves, les manipuler à sa guise, voilà le but de la vie des personnages du cinéaste. Voir Cleopatre obliger César à s'agenouiller devant elle. Voir Eve vampiriser Margo Channing pour prendre sa place. Le conflit entre Brutus et Marc Antoine pour la succession de César. Katharine Hepburn voulant imposer sa volonté au médecin Montmgomery Clift au sujet de la patiente Elizabeth Taylor. Et le reste : bon nombre de films du cinéaste britannique sont des variantes autour de la domination d'un personnage par un autre, ou de la prise de pouvoir de quelqu'un.
Le Reptile s'inscrit en plein dans cette thématique. La manipulation d'abord : tout le monde ment. Aux côtés de Pitman, parmi les autres prisonniers, on trouve un duo d'arnaqueurs dont l'un se faisait passer pour un sourd-muet pour soutirer de l'argent à d'éventuels généreux donateurs. Et ainsi, même les personnages que l'on croirait sérieux se révèlent, à un moment ou à un autre, avoir menti d'une façon ou d'une autre (voir les dernières secondes du film pour en être convaincu).
Certains, d'ailleurs, se mentent à eux-mêmes. Par exemple, Missouri Kid (rien que le surnom de Kid est un mensonge, vu l'âge du personnage), emprisonné depuis des décennies, survit en s'imaginant être ailleurs.
Manipuler pour pouvoir s'évader. Manipuler pour prendre possession du trésor caché. Ce sont les deux motifs principaux. Mais, en filigrane, il y a une question de pouvoir. Comme souvent chez Mankiewicz, Le Reptile est un film politique qui se cache derrière des apparences divertissantes (là aussi, la manipulation n'est pas loin, et le cinéaste était un grand illusionniste).
Le pouvoir donc. Prendre le pouvoir, dominer les autres. Après le départ d'un directeur de la prison, Lopeman (Henry Fonda) est nommé à ce poste. Et il arrive avec ses idées progressistes, du genre "redonner le goût du travail honnête" ou "développer la confiance en soi et la fierté personnelle", et patati et patata. Mais surtout commence alors le grand moment du film, un face-à-face entre Pitman et Lopeman pour savoir qui dirige la prison.
Parce qu'en effet, on peut se poser la question. Lorsque Lopeman veut que les prisonniers prennent un bain (l'un d'eux ne s'était pas lavé depuis 25 ans, selon ses dires), il passe par Pitman qui, seul, peut convaincre ses congénères. Et ainsi de suite.
Les acteurs sont excellents et les personnages sont bien foutus. La réalisation est discrète mais solide, le rythme est maîtrisé : c'est un très bon film. Et surtout, il y a la marque Mankiewivz, un cynisme jouissif, des dialogues réjouissants, un excellent final. L'avant-dernier film du cinéaste (avant Le Limier) est un régal un peu oublié de nos jours, à re-découvrir.