Le début montrant un homme en voiture sur une route en plein désert, on se demande comment, sur place, on s’arrange pour que ce ruban de bitume reste en état, alors qu’il est régulièrement balayé par des bancs de sable. Un peu plus tard, l’homme arrive dans une ville dont il est difficile de situer l’importance et l’emplacement géographique, bien que sa population soit en majorité noire. Il faudra encore patienter avant de lever le doute : l’action se situe sur le continent africain, en Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise. Le nouvel arrivant s’appelle Sérgio (Sérgio Coragem) : un portugais blanc qui vient renforcer l’équipe d’une ONG. Ingénieur de formation, il remplace un Italien qui a disparu depuis quelque temps.
Sur cette disparition, plusieurs théories circulent, dont une optimiste. La version pessimiste considère qu’il s’est fait tuer. On peut rapprocher cette hypothèse d’un événement presque anecdotique. Un groupe de portugais en voiture – dont Sérgio - observent un homme allongé sur le bitume. La question se pose : on s’arrête pour le secourir ? Il n’en sera rien, car l’un d’eux prétend qu’on lui a déjà fait le coup : s’ils s’arrêtent, un groupe hostile va surgir aussitôt. Les éventuelles raisons pour lesquelles l’Italien aurait été tué restent si vagues que Sérgio finira par se demander s’il ne risque pas de se faire tuer à son tour.
Alors, il tente de se concentrer sur sa mission, qui s’avère complexe. Une route est en construction, peut-être même celle sur laquelle il est arrivé. Elle doit mener jusqu’à la mer avec la possibilité de développer des échanges commerciaux. Si le tracé initialement prévu est maintenu, cette route bouleversera un équilibre écologique que l’ONG considère comme fondamental. Un autre tracé, plus long, est envisagé. Mais, on ne sait pas quel serait son impact. D’ailleurs, les habitants du coin y voient-ils un intérêt ? Alors, même si on voit que du côté de l’ONG on ne veut pas faire n’importe quoi, on sent quand même qu’un groupe d’hommes et de femmes extérieur au pays agit selon des intérêts qui dépassent les locaux. Sérgio doit aller sur le terrain, emmagasiner suffisamment de données afin de justifier un choix définitif.
Après son premier contact avec l’ONG, on ne voit guère Sérgio au travail. Ainsi, son arrivée dans la ville (Bissau ?) donne lieu à de nombreuses scènes.
En plein marché, il observe une femme embarquer des sacs sans payer. Bizarrement, Sérgio l’aide dans sa fuite, lui garde ses sacs et la retrouve dans un taxi. Elle arbore une perruque blonde. Faut-il y voir un symbole, puisqu’avec cet accessoire, elle se transforme physiquement ? Elle utilise un artifice qui la rapproche du physique d’une européenne alors qu’elle est Guinéenne, pour voler des marchandises, comme si le déguisement (même grossier) la mettait dans une tenue sous-entendant que les européens venus coloniser l’Afrique, se comportaient en voleurs. Mais cela n’explique pas pourquoi Sérgio rentre dans son jeu.
Cette jeune femme, Diara (Cléo Tavares Diára), Sérgio va la fréquenter régulièrement, ainsi que tout le groupe qui gravite autour d’elle : essentiellement des travestis qui passent beaucoup de temps à faire la fête.
Sérgio côtoie également les expatriés qui vivent sur place, ce qui finit par occasionner une vive altercation. Celui avec qui Sérgio manque d’en venir aux mains, finit par calmer le jeu en disant qu’il invite tout le monde. Dans un établissement qui s’avère être une sorte de boîte de nuit, Sérgio est approché par une jeune femme, une sorte d’entraineuse qui ne se contente pas d'inciter à la consommation.
Ainsi, Sérgio se retrouve avec elle dans une chambre. Quand il lui dit qu’il ne peut pas, la jeune femme finit par lui balancer ses quatre vérités : Sérgio représente ceux qu’elle déteste le plus, qui se présentent comme gentils. On comprend qu’elle les considère comme les plus hypocrites, car leur présence même les place du côté des colons dominateurs. A noter quand même qu’à la base, il existe un malentendu que Sérgio ne cherche pas à dissiper.
Cette séquence est à mon avis fondamentale dans ce film. Elle met en évidence que les conséquences du colonialisme sont encore bien présentes, avec des rancœurs profondes, malheureusement alimentées par certains comportements. Et on sent qu’il ne faut pas tout mettre sur le dos des expatriés. Ainsi, l’attitude de ces blancs européens qui sont là pour travailler avec des ONG présente quelque chose d’assez pernicieux. Oui, ils viennent pour rendre service, ce qui motive Sérgio par exemple. Mais, quoi qu’ils pensent, ils affichent quand même une certaine supériorité avec leurs conditions de vie (voitures modernes, logements corrects, etc.) et surtout le fait qu’ils viennent encore une fois pour dire ce qu’il faut faire, avec le sous-entendu que les Guinéens ne s’en sortiraient pas sans leur aide. Comment dans ces conditions, ne pas comprendre la colère des Guinéens ?
Par la suite, on voit beaucoup plus Sérgio au travail, en exploration au plus profond des terres pour observer les conditions de vie des habitants, sonder leurs souhaits et évaluer ce que la prochaine route leur apporterait réellement. A vrai dire, la plupart d’entre eux ne savent pas trop, alors que les moyens de déplacements dans cette zone restent franchement limités. Ainsi, Sérgio se fait véhiculer en pirogue. Observation au passage, la pirogue est manœuvrée par des femmes, ce qui donne une indication sur la condition féminine en Guinée-Bissau (les femmes s’amusent finalement de voir Sérgio envisager de les aider à ramer, ce pour quoi il se montre maladroit au point de risquer de faire chavirer l’embarcation).
Le film marque par sa durée, 3h31, qui peut évidemment rebuter. En fait, quand on commence à réaliser la complexité de la situation, cette durée se justifie largement. Elle permet une réelle immersion dans le pays, d’aller à la rencontre de ses habitants, de se faire une idée de l’ambiance, des états d’esprit et des conditions de vie. Bien entendu, elle permet aussi de se faire une idée de la réalité post-colonialisme. Sachant qu’il faudra faire avec les données historiques, on est forcément partagé à la vision de ce film. Effectivement, les européens venant avec des ONG peuvent apporter quelque chose aux Guinéens, mais n’est-ce pas une maladresse supplémentaire ? Le vrai problème vient des civilisations occidentales tournées vers le progrès et le profit qui n’attendent pas que les autres se mettent au diapason de leurs façons de faire. Les occidentaux ne sont pas venus en Guinée-Bissau (et ailleurs) par hasard. Ils voulaient étendre leurs zones d’influence et profiter des richesses naturelles disponibles. Sans oublier l’esclavage, autre donnée historique...
On peut donc considérer Le rire et le couteau avec un certain ennui du fait de ses nombreuses séquences qu’un spectateur occidental peut aisément considérer comme trop longues, voire inutiles. Je pense à celles des soirées où le groupe de Guinéens auquel Sérgio s’intègre à sa façon, passe de longues heures à s’amuser (voilà pour le rire). D’un autre côté, les conséquences du colonialisme (voilà pour le couteau) sur le long terme affleurent et ne se précisent qu’au fur et à mesure. Il vaut donc mieux aborder ce film en considérant qu’il faut du temps pour évaluer la complexité de ce qui se passe en Guinée-Bissau.
La dernière partie du film comporte une longue séquence d’amour physique qui peut choquer, pour sa crudité (réelle) et surtout pour ce qu’elle laisse entrevoir de la mentalité guinéenne. Elle se distingue par deux parties complètement différentes qui se succèdent, chacune pouvant choquer car mettant en scène des comportements que nous européens considérons comme déviants. On ne comprend pas d’emblée vers quoi la séquence s’oriente. Au final et à ma grande surprise, mon ressenti fut que je pouvais (devais ?) considérer la séquence sous un autre œil, bienveillant. Car ce que nous avons vu ne présentait pas de caractère malsain aux yeux des protagonistes. Au contraire, on peut considérer que ce qu’ils sont parvenus à faire a produit un effet libérateur. Les personnes qui verront ce film se feront leur opinion, mais doivent s’attendre à des surprises majeures qui peuvent aller jusqu’au rejet viscéral.
Avec ce temps consacré à explorer la Guinée-Bissau (paysages très divers) et aller à la rencontre de ses habitants, Pedro Pinho en propose une vision portugaise, quasi documentaire et sans complaisance. Reste à imaginer ce que pourrait être une vision guinéenne.