On sait à quel point le cinéma d’auteur portugais peut se révéler ardu, même pour les initiés. Que l’on se rassure cependant : avec Le Rire et le Couteau, Pedro Pinho n’entend pas se placer dans le sillon contemplatif extrême de son compatriote Pedro Costa, mais davantage dans les traces laissées par une frange récente du cinéma argentin (Los Delincuentes pour n’en citer qu’un), caractérisée notamment par un scénario se délestant des conventions narratives établies pour embrasser un développement plus libre et imprévisible, quitte à dépasser allègrement les trois heures. Ainsi, au contraire de certaines œuvres dont la durée imposante s’apparente plus à un cache-misère artificiel et prétentieux (oui, The Brutalist, c’est toi que je regarde…), Le Rire et le Couteau, en dépit de plusieurs passages un tantinet redondants, justifie cet aspect par son côté vadrouilleur, où les chemins de traverse et les nombreuses rencontres importent plus que l’accomplissement de l’objectif initial.
Très vite, la quête du protagoniste (établir avec précision l’impact humain et environnemental induit par la construction d’une route) se révèle n’être qu’un simple détail, de même que le mystère entourant la disparition de son prédécesseur. A travers les déambulations de Sergio et ses interactions avec les habitants se dessine un portrait de la Guinée-Bissau contemporaine, et plus particulièrement des nombreuses tensions politiques et sociales relatives à son passé de province portugaise. Métropoles modernes et riches dominées par les ethnies européennes, en opposition à une frange africaine des quartiers populaires bien plus paupérisée, quand elle n’est pas tout simplement livrée à elle-même dans les villages aux ressources pillées par la civilisation… Le réalisateur ne fait jamais mystère de la charge anti-coloniale de son film, mais a l’intelligence de ne céder que rarement au discours trop verbeux, préférant l'explication par la mise en scène.
A rebours du voyage initiatique où le héros s'achemine vers une intégration pleine et entière à son milieu, le parcours de Sergio est au contraire un lent processus de déconstruction, pour ne pas dire de destruction, exposant au fil des scènes son incapacité à s'adapter à un environnement qui le rejette de manière fondamentale : dès la scène d'introduction lorsque sa voiture tombe en panne au beau milieu d'une route désertique ; puis bien plus tard avec cette chaleur suffocante à laquelle, tel un germe combattu par la fièvre de l'organisme, il ne peut résister bien longtemps, privé du maigre bouclier que représentait le ventilateur de sa luxueuse chambre d'hôtel. Son intégrité morale et l'utilité de sa mission sont elles aussi violemment battues en brèche, révélant leur hypocrisie sous-jacente et le fait qu'elles relèvent d'une perpétuation insidieuse (car involontaire) des mécanismes de domination occidentale envers une population conservant une rancune tenace et compréhensible envers leurs anciens oppresseurs.
Face à cette voie apparemment sans issue, Pinho esquisse néanmoins une alternative à travers un langage bien plus universel : celui d'une sexualité libre et sans entraves, grâce à laquelle les corps (filmés avec une authentique sensualité) parviennent réellement à communier au-delà de leurs différences de nationalités ou de genres.