Ma rencontre avec Sacha Guitry restera un moment particulier. Lorsqu’on se met devant un film de 1936, on a certaines attentes, ou, devrait-on dire, certaines indulgences quant aux limites de l’art et des moyens de l’époque. Dans cette transition entre muet et parlant, théâtre et film, l’art nouveau du cinéma pourrait encore balbutier.
Guitry prouve le contraire par un film d’une vitalité incroyable, jouant sur les codes et considérant les possibilités de la caméra comme celles d’un nouveau couteau suisse : on peut faire tout un tas de choses intéressantes, voire simultanées, avec cet engin-là. Plan-séquences, jeux sur la lumière (les russes tout droit sortis de l’expressionnisme le plus radical), caméra subjective passant d’un ville à l’autre (Monaco et Monte-Carlo) ou remontant les 18 pas nécessaires à la traversée de la rue vers l’hôtel, armée marchant en arrière… tout est tenté, dans un film pétillant comme un feu d’artifices. Allié nouveau de la description littéraire, Guitry s’en donne à cœur joie pour dresser le portrait de sa future femme qui revêt tous les costumes de ses métaphores en plans successifs.
L’autre force du film est le traitement réservé au son. Quand on y pense, c’est un film muet avec un narrateur. Dès le générique de départ, audacieux puisque raconté et donnant à voir les techniciens (procédé qu’on retrouvera chez Truffaut notamment), la voix de Guitry nous enveloppe et nous entraine comme celle d’un camelot, pour ne plus nous quitter : il raconte (avec une ironie et une préciosité sans pareille) commente, prouve l’exactitude de ses dires (en comptant par exemple les douze membres de sa famille), et va jusqu’à parler à la place de ses interlocuteurs ou de lui-même enfant, sans que le procédé ne pose jamais problème au spectateur.
C’est drôle, frais, inventif, culoté (le reportage sur Monaco au beau milieu du film), et à l’image de son personnage, diablement séduisant.