"Offret" est une oeuvre sur ce que la vie peut parfois avoir à la fois de plus absurde et de sublime.
C'est le récit d'un homme dont l'existence en apparence paisible s'interrompt brutalement par l'annonce d'une catastrophe nucléaire dans laquelle le monde va disparaître. Un homme qui sous le joug d'une angoisse terrifiante, en proie à la folie mais convaincu de pouvoir empêcher le cataclysme, décide de sacrifié tout ce qu'il possède.
Au fond, un propos d'illuminé comme il en a existé de tout temps et qu'il en existera toujours?
Oui. Mais un fou a tout perdu sauf la raison, et tout acte de foi a toujours été et restera un défi à l'intelligence.

Tarkovski redonne au thème universel du sacrifice son sens premier et noble, celui de "rendre sacré". Il en a une conception toute chrétienne, évidemment, mais également imprégnée de pensée chamanique.
Le sacrifice en lui-même n'a donc de sens que s'il est source de nouvelle naissance, à la fois une re-naissance à soi-même mais aussi de vie donnée.
De ce point de vue le film est avant tout la vision d'un enfantement à travers la transformation de la relation d'un père, Alexandre -personnage principal du film-, et de son fils, "petit garçon", atteint d'une étrange maladie le rendant muet.

Le choix du thème de l'apocalypse nucléaire en arrière-plan n'est pas anodin non plus. On est en 1986 et, il faut le rappeler, la menace nucléaire est plus que jamais présente dans les esprits. C'est un décor presque naturel pour le russe!
Pourtant la vision du réalisateur n'a rien des grandes frayeurs millénaristes, bien au contraire je dirai même, car là aussi Tarkovski redonne au thème son sens originel, à savoir celui de la "révélation".
C'est un processus spirituel intime qui se caractérise par l'imminence d'un bouleversement nécessitant un changement radical d'attitude.
Le plan-séquence de "l'attaque nucléaire", selon moi l'élément central du film, est d'une justesse admirable: un cadrage très serré sur un passage piéton où des gens, qui curieusement se ressemblent tous, perdus et confus, courent dans tous les sens à la recherche d'un improbable refuge. La caméra s'élève, des gouttes de sang apparaissent, puis la chambre de "petit garçon".
C'est fini.
C'est l'instant de la confrontation avec soi-même, quand, pris de vertige par la peur du vide, son propre destin et celui du monde ne semble plus n'avoir de sens.
Le temps vient alors où les convictions exigent de poser des actes, d'imprimer de sa propre marque, unique et singulière, le destin du monde, où le sentiment absurde et fou de croire pouvoir en changer le cours comme on changerait subitement la trajectoire d'une flèche apparaît comme la seule sagesse qui vaille.
La prière que fait Alexandre est bouleversante. Un cri implorant, déchirant et désespéré. C'est aussi une parole donnée qui permettra à "petit garçon" de retrouver la sienne.
"Et le Verbe s'est fait chair"...

"Qu'est-ce que la création? À quoi sert l'Art?"
"L'art est une prière" répond Tarkovski.
On pourrait presque résumer tout le film dans cette simple formule laconique. "Le sacrifice " sera l'ultime film du cinéaste russe, un testament préparé de longue date. Et malgré le sujet "lourd" on sent dans le propos et jusque dans les mouvements mêmes de la caméra une très grande sérénité.
Moins esthétisant que "Nostalghia", l'ensemble, toujours sublime, brille cette fois par sa sobriété, des images d'une simplicité confondante, d'une vérité presque palpable. C'est beau, fluide et le propos cohérent et limpide. À mon sens une de ses oeuvres les plus abouties.

J'ai vu ce film à sa sortie, pour ce qui restera aussi comme mon premier "film d'auteur". Subjugué par la beauté et la radicale nouveauté de ce que je voyais, je n'en mesurai cependant pas encore la réelle portée.
Il est des films qu'on aime pour leur belle histoire, le formidable jeu d'acteur, la classe technique, enfin tout ce qui peut faire un chef-d'oeuvre.
Puis il en est d'autres qui vous aiment, de ceux qui restent en vous et vous transforme.
Des oeuvres qui vous laissent le sentiment de n'avoir été créée que pour vous et ne cessent de vous interpeller, toujours avec la même force. Même longtemps après.
DanielO
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le 3 nov. 2013

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DanielO

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