Si ce film avait été écrit plus tard, soit un temps où l'histoire nipponne est mieux connue et célébrée par chez nous, son titre eût été 'Le Ronin'. Soit le samouraï déchu de son titre, de son rang, de sa mission, exclu de la société et désormais sans seigneur. Le Ronin objet de fantasme dans la tradition populaire, vu comme le guerrier errant, la menace sans objectif, le navire sans gouvernail. Mais Ronin était aussi synonyme de honte sociale, et certains tombés en disgrâce ou livrés à leur sort préféraient le suicide à ce nouveau statut.
Mais comme titre ça claque moins, c'est sûr.
Et puis ça nous écarte de la citation en exergue du film :
"Il n'y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï.
Si ce n'est celle du tigre dans la jungle...
Peut-être...
Le Bushido - Le Livre du samouraï"
C'est bien vu, cet incipit. Là aussi, je me suis dit que le proverbe eût mieux décrit l'isolement du Ronin. Mais bon, une citation c'est une citation. C'est même le mantra du film, son projet latent.
C'est surtout du pipeau. J'ai découvert après coup que ce haïku convaincant est en fait de la main de Jean-Pierre Melville (le réalisateur) lui-même. Chapeau bas, on y croit du tonnerre.
Ces considérations contextuelles étant dites, j'ai pensé pendant le film au terme de Silhouette. Au cinéma, c'est un terme technique qui décrit un rôle, parlant ou non, plus important que celui du figurant, dans la mesure où l'on voit mieux et identifie l'interprète, mais qui demeure un rôle d'arrière-plan. Et je me suis dit que ce Samouraï parisien était avant tout une silhouette. Bien plus mise en avant que la 'Silhouette' décrite, mais une existence avant tout par la silhouette, la forme vague enfermée dans son imper et son chapeau, même si ces derniers peuvent être changés. Et le second déposé au vestiaire, mais le premier reste alors autour des épaules. Oui, ce sont les déambulations maléfiques d'une silhouette.
D'ailleurs, la silhouette perd un peu de son charisme quand elle parle. Je sais, c'est très rare, mais je trouve que l'illusion est brisée, et ce rôle historique aurait pu être légendaire s'il avait été entièrement muet.
Alors ça m'a repris, et je me suis dit : "Ca aurait pu s'appeler 'La Silhouette'". Même si encore une fois, ça claque moins. Mais c'est un joli mot.
Bon, d'un point de vue scénaristique, je me dois de chipoter : le plan de Jef, bien réfléchi, est de se bétonner un alibi pour se sortir du commissariat peu après son arrestation pour le meurtre qu'il va commettre dans la nuit. Mais... Il anticipe pour cela qu'il sera pris avec d'autres types embarqués au hasard dans Paris, correspondant au signalement du tueur. Sa précaution était bienvenue, il est peu après arrêté au sein d'un cercle de jeux improvisé dans une chambre d'hôtel.
La précaution, je la comprends. Mais tant qu'à faire... Pourquoi risquer de se trouver dans un lieu qui a de fortes chances de subir une descente ? Tant qu'à faire, autant rentrer chez lui, et ne pas être du tout soumis à l'interrogatoire, non ? Le personnage n'a pas spécialement l'air de prendre plaisir à jouer avec la police ni de manquer autant de prudence. Bien entendu, sans ça, pas de film, j'entends. Mais la péripétie semble artificielle, pour le coup.
Reste un film noir particulièrement efficace en demeurant âpre et contemplatif, entièrement suspendu à son ambiance et à ses personnages aux regards perdus et aux mots rares. Par son âge, il a valeur documentaire sur une ville qui a tellement changé, mais demeure moderne et intemporel dans son sens du suspense, et laisse après visionnage une étrange sérénité et une attention particulière à ses gestes et aux sons alentour.