Le premier film de Alexeï Guerman est pour le moins étonnant dès lors qu'on ne connaît le cinéaste russe qu'au travers de ses réalisations plus récentes comme "Khroustaliov, ma voiture !" (mais j'imagine assez bien que "Il est difficile d'être un dieu" n'a lui non plus absolument rien à voir en termes de style). Sorti en 1968, "Le Septième Compagnon" se positionne à Saint-Pétersbourg dans l'année qui a suivi la révolution russe de 1917, et avance dans un cadre formaliste relativement académique pour suivre le protagoniste, le général major Adamov, bousculé à des degrés divers entre les deux pôles, les rouges et les blancs, les révolutionnaires bolcheviques et les monarchistes tsaristes. Une tonalité très classique qui n'apparaît pas comme immédiate chez le Guerman de l'autre côté de sa filmographie...
Mais derrière ce classicisme de façade, l'intrigue politique du film dégage un propos assez surprenant au sein de l'Union soviétique, en suivant les déboires de cet Adamov ballotté d'un côté comme de l'autre. Le schéma est assez simple : ancien avocat au sein de l'armée du Tsar et professeur de droit à l'académie militaire, il devient une cible naturelle dans l'après-révolution et se retrouvera arrêté comme beaucoup d'autres (apparemment sur la base de fausses accusations). Mais comme des preuves de son honnêteté morale et intellectuelle dans les années 1900 refont surface, l'avocat ayant épargné deux marins qui avaient désobéi aux ordres (présentés comme illégitimes) de leur capitaine, l'homme qui attendait la mort aux côtés de nombreux autres aristocrates se trouve soudainement libre. Libre de retourner à la vie civile, mais surtout libre de découvrir qu'il a perdu tout ce qu'il possédait : le film enchaîne alors sur une difficile, pour ne pas dire impossible, réadaptation à la vie post-révolutionnaire.
"Le Septième Compagnon" se présente à ce titre comme une étude de caractère focalisée sur le personnage d'Adamov, naviguant à travers le temps et les différentes guerres, pelotons d'exécution et autres exterminations. Le film est notable pour l'équilibre qu'il maintient dans la critique de chacune des deux principales parties, et insiste beaucoup sur le fait que personne ne sort indemne d'une guerre civile. Guerman montre bien comment les nouveaux régimes semblent malgré tout contraints de reposer en partie sur des personnalités appartenant à l'ancien monde, indépendamment des idéaux. Adamov en paiera le prix fort, lorsqu'il sera embauché par le nouveau gouvernement : l'impartialité n'est pas unanimement appréciée dans un monde corrompu, et les accusations de traîtrise filent à vive allure. Triste ironie du sort, un ancien tsariste reconverti dans l'institution rouge pour finir condamné à mort par ses premiers maîtres.