J'adore les histoires d'amour compliquées qui avancent masquées, ou plutôt voilées, comme c'est le cas dans ce film.
Pas moins de sept voiles pour cacher l'origine du blocage chez cette jeune pianiste qui refuse de jouer du piano et tente de se suicider. Et le dernier est évidemment le plus difficile à lever. Ces voiles symboliques vont être peu à peu soulevés par un psychiatre à l'aide de l'hypnose. Au fil des séances, Francesca (Ann Todd) va raconter des épisodes marquants de sa vie, souvenirs tous liés à sa passion pour la musique et aux trois hommes qu'elle a rencontrés.
Le film est principalement occupé par de longs flash-backs. Comme dans "Lettre d'une inconnue", c'est Ann Todd elle-même qui joue son personnage à 14 ans. On peut trouver ça gênant ou bizarre de ne pas prendre une gamine ressemblante, mais je trouve ça génial au contraire. Voir l'actrice en entendant sa voix off renforce l'empathie et ajoute un côté onirique, voire bizarre, aux souvenirs. J'ai adoré l'arrivée de Francesca chez son tuteur Nicholas (James Mason). L'immense fauteuil au premier plan, avec Nicholas caressant son chat, et la petite silhouette d'Ann Todd arrivant du fond de la pièce installent d'emblée les rapports compliqués et orageux entre Francesca et son grand-cousin. Plus âgé qu'elle, riche, célibataire et misogyne, il la traite en gamine importune et sans intérêt. L'histoire bascule quand il découvre qu'elle a un don pour la musique. Il va dès lors consacrer sa vie à faire d'elle une pianiste de renom, lui menant la vie dure jusqu'à la priver de liberté et la rudoyer.
C'est une relation violente et complexe qui se développe entre le tuteur froid et distant et sa protégée peu sûre d'elle et complexée. Ça m'a un peu fait penser à la relation complexe entre Lermontov et Vicky dans "Les Chaussons rouges". Chez Nicholas, on trouve la même obsession pour l'art au détriment de la vie privée et de l'être humain, la même froideur, la misogynie, une carence affective flagrante. Francesca est intimidée, voire terrifiée par son grand-cousin et son manque de confiance s'en trouve accentué.
Mais évidemment, quelque chose couve sous ces rapports tumultueux. On peut compter sur les deux acteurs pour faire passer beaucoup de choses non dites par des regards et des silences. Toutes leurs confrontations sont incroyablement intenses, pleines de non-dits.
Il y a aussi de sublimes scènes où seuls la musique, les regards de Mason et la mise en scène parlent, comme celle où Nicholas, seul dans les coulisses, observe Francesca pendant son récital. Le cadrage qui isole Francesca, les regards, les sourires de Nicholas et la musique de Rachmaninov disent tout.
Deux rôles aussi forts demandaient des acteurs charismatiques et subtils. Ann Todd, blonde et fragile, et James Mason, sombre et autoritaire, sont magnifiques à tout point de vue et forment un couple intense et contrasté. Mason est impressionnant et donne une extraordinaire épaisseur à un personnage pétri de contradictions dont ne sait finalement pas grand-chose. On apprend par un de ses domestiques qu'un traumatisme psychologique lié à sa mère (elle a quitté le domicile conjugal pour un amant) serait à la source de sa misogynie et de son amertume. On ne saura rien en revanche sur l'origine de son infirmité. Avec si peu d'éléments, Mason fait des merveilles et marque la pellicule de sa lumière noire. Un de ses meilleurs rôles, sans l'ombre d'un doute.