En invitant le spectateur dans les intérieurs et l’intimité d’un personnage historique au moment où son pays bascule, Sokourov ne cherche pas la facilité ou le voyeurisme. Sur bien des points, sa mise en scène est clinique : maniaque, surcadrée, nimbée d’une photographie audacieuse, mêlant un grain à la fois vidéo et curieusement laiteux, elle instaure un recul esthétique là où elle propose une proximité intime avec les personnages.
Il n’est pas étonnant de voir Hiro Hito à ce point fasciné, dans ses préoccupations, par la science, le graphisme ou l’activité poétique : cette méticulosité, cet art de la dissection sont précisément les approches du cinéaste avec son sujet.
L’empereur est un corps guindé dans son costume, qui, tout occidental qu’il soit, ne cessera jamais de le distinguer des autres. Créature d’un autre temps, enfant dont les tics nerveux disent l’insolite révolte face au protocole dont il fait l’objet, Dieu, enfin, descendant du soleil mais assigné à résidence. De ces tensions fondamentales naissent tout l’enjeu du film : contempler avec une forme de tendresse l’inhumanité de cet homme portant le fardeau de l’éternité sur ses épaules, et levant les yeux sur la disparition de son pays.
Les rares incursions du dehors, violemment poétiques, mêlent à la violence du réel, à savoir un champ de ruines, les lectures mythologiques qui confinent au surréalisme : c’est un bombardement de poissons, où le Japon vu du ciel se pare d’une crépusculaire littérarité.
Aux intérieurs intimes succède le rapport aux forces américaines d’occupation. Tout souligne l’incompatibilité polie des deux partis et le glissement progressif de l’empereur au statut d’homme : par le regard des autres, par la photographie, enfin par le dialogue avec le général Macarthur.
Qu’était un homme Dieu, et que devient-il lorsqu’il renonce à son statut divin pour sauver son peuple ? Ni plus ni moins qu’un homme ouvrant les yeux, comme nous invite à le faire Sokourov sur lui. Non sans aridité, non sans un étonnement d’autant plus intense qu’il a l’intensité d’une découverte, d’une naissance au monde qui se teinte du renoncement des choses dernières.