John Le Carré, ancien membre de l’Intelligence service lui-même, a développé une bibliographie remplie d’espions anti-héroïque, de personnages ambigus, une bibliographie qui insiste sur la moralité douteuse et équivoque des personnages, plus que sur leur allégeance à leur pays. Le monde de l’espionnage, façon Le Carré, est un monde trouble, interlope, mal fréquenté.
Ce film, signé du Britannique John Boorman, retranscrit parfaitement ce monde de John le Carré. Nous sommes ici dans un anti-James Bond, et le choix de Pierce Brosnan comme acteur principal est déjà une première preuve de cette ironie qui va dévorer le long métrage.
Un anti-James Bond, déjà, parce que Le Tailleur du Panama n’est pas un film d’action. Aucune cascade, aucun bourre-pif, rien de spectaculaire. Et si l’agent britannique du film est bel et bien un séducteur, cela ne va pas sans lui causer de problèmes, puisqu’il a été viré de l’ambassade en Espagne pour avoir couché avec la maîtresse d’un ministre ; de plus, c’est ici un machiste qui s’empare brutalement de ses proies féminines, sans même penser à l’existence d’un truc qu’on appelle vulgairement le « consentement ».
Mais le pire est encore à venir. Et là, ce n’est pas simplement à un anti-James Bond que nous avons affaire, mais bel et bien à une vision cynique, donc réaliste, du monde de l’espionnage (des barbouzes, pourrait-on dire).
Envoyé contre son gré au Panama, Andrew Osnard décide de se faire un nom pour pouvoir rentrer au pays avec les honneurs. Il va donc faire pression sur un fameux tailleur de costumes de luxe qui, il en est convaincu, a des connaissances importantes. Et celui-ci va inventer de toutes pièces une « opposition silencieuse » qui va ravir tout le monde : les Américains, parce qu’ils veulent récupérer l’exploitation du Canal, et Osnard, parce qu’il va pouvoir leur soutirer un maximum de fric.
C’est vraiment cette vision cynique du monde de l’espionnage qui donne tout son attrait au film, et en fait une formidable adaptation de John Le Carré (qui était producteur du film). D’habitude, l’espionnage a pour but de trouver des secrets (militaires, scientifiques…) que les Etats veulent dissimuler. Ici, il ne s’agit pas de trouver la vérité mais d’en inventer une qui satisfera les appétits de chacun.
Et le monde de la diplomatie est décrit comme ce qu’il est réellement : un monde brutal où l’on cherche la moindre excuse pour arriver à ses fins et asservir ses adversaires. Ici, il n’est aucunement question de bons et de méchants, mais de pays occidentaux (Royaume-Uni et Etats-Unis) qui refusent que des situations stratégiques puissent leur échapper, quitte à intervenir en toute illégalité sur des territoires étrangers (j’imagine le sourire sarcastique de Le Carré s’il avait connu la « diplomatie » trumpiste).
Tout cela pourrait, en effet, faire gentiment sourire, d’autant plus que la réalisation de Boorman sait magnifiquement accentuer l’aspect cynique de toute cette histoire, si des vies humaines n’étaient en jeu. Derrière ces manipulations, il y a des drames, et le film sait les mettre en évidence.
L’une des grandes forces du film, c’est justement cet aspect humain. La caméra de Boorman nous plonge ans les quartiers peu fréquentables, les lieux louches et suspects, peuplés de dangers permanents. Le Panama reste marqué par la dictature sanglante de Noriega, soutenu par la CIA, ce qui équivaut à un blanc-seing pour opprimer et torturer la population. Depuis, il est devenu un des lieux centraux de la diplomatie internationale, mais aussi du traffic de drogue (les banques sont appelées « les lavomatics » pour leur capacité à blanchir l’argent).
En bref, voilà un très bon film, une remarquable adaptation d’un roman, mais aussi de l’univers de John Le Carré, servi par un rythme impeccable et de très bons acteurs.