Sorti sur les écrans à la fin des années 80, Le Temps des Gitans fît figure d’ovni cinématographique. Convoquant à la fois le baroque Fellinien, la farce exubérante et la dramaturgie rocambolesque, dans un déferlement visuel de toute beauté, le cinéaste Serbe originaire de Bosnie-Herzégovine, Emir Kusturica réalise une œuvre puissante et intense aux confins des genres et des modes et réactive la magie opératique au cinéma des grands maîtres du surréalisme.
Jamais une œuvre n’aura autant été marqué du sceau identitaire propre au folklore gitan, en faisant une incursion à la fois émouvante, drôle, tragique et décapante dans l’univers manouche sans se départir de l’idée qu’au-delà de ses aspects démonstratifs, on ressent l’authenticité de cette plongée ubuesque dans un univers dépeint avec un grand réalisme, la magie du cinéma opère littéralement pour nous faire passer de la joie, avec des scènes absolument hilarantes, je pense à la scène de la tentative de suicide avec la cloche de l’église, à la façon dont sont dépeints les personnages de manière à la fois pittoresque et avec toujours ce souci d’authenticité qui les rend attachant, à l’horreur absolu avec le personnage d’Ahmed, sorte de parrain grotesque et détestable, trafiquant d’humains.
Originaire du milieu qu’il dépeint magnifiquement et avec toujours ce souci de mettre en branle tous les ressorts propres au cinéma avec une énergie de tous les instants, Kusturica parvient d’autant plus à toucher au but dans absolument tous les aspects qu’il magnifie par des procédés que l’on peut aisément qualifier de magiques. Car c’est toujours cette spécificité qui prédomine dans cette sensationnelle incursion dans cette société des gens du voyage, qu’il montre remarquablement, alliant mythologie et folklore sans jamais se départir de l’idée que le cinéma est surtout une question d’émotions.
Quand la magnifique partition de Bregovic entonnait par des voix d’enfants survole la scénographie de cette tragédie absurde et lyrique au son « d’Ederlezi », on ne peut qu’être touché par ce déluge d’intensité magique électrisante. Par ce mix parfait entre ressenti touchant à la pureté et exubérance imagée, Kusturica réussit une œuvre flamboyante d’une puissance rarement atteinte sur un écran.