"Le Temps des Gitans" est un film-bourrasque, à la fois déchiré et déchirant, un hymne au désordre de la vie, qui décourage - et c'est sa beauté - toute critique rationnelle. Disons seulement que Kusturica plonge dans l'univers des gitans (amours, mariages, meurtres, funérailles, fêtes, bagarres homériques) sans vouloir faire la différence entre magie et illusion, entre réalité et légende : multipliant les personnages et les micro-récits dans une fresque foisonnante, il dépeint un univers mélodramatique à la Dickens mais dépasse l'exotisme de pacotille pour embrasser la Vie toute entière, qui coule devant nos yeux ébahis en un intarissable fleuve de poésie. [Critique écrite en 1992]
PS : Il n'est pas certain, à revoir "le Temps des Gitans", film-choc qui marqua son époque, que le temps, justement, soit clément avec l’œuvre de Kusturica. D'abord, ce dernier a eu depuis à maintes reprises l'occasion de banaliser, de dévaloriser son propre univers à force de le visiter, de l'accommoder à toutes les sauces, et ce qui était "frais" en 1989 ne l'est plus guère 20 ans plus tard. Sans doute faut-il aussi compter avec le recul, la perspective "historique" qui inscrit aujourd'hui ce monde dans le passé "d'avant l'éclatement de la Yougoslavie", d'avant la guerre, et relativise la singularité de la souffrance des Gitans. Enfin, on ne peut guère s'empêcher d'y trouver désormais l'influence dévorante de Fellini, auquel de nombreuses scènes oniriques, enchantées souvent, font explicitement référence... Jusqu'au parallèle que l'on peut faire facilement entre le travail de Nino Rota chez Fellini et l'indispensable musique de Goran Bregovic ! [Critique écrite en 2008]