"Il faut que je pleure quand mon cœur souffre"
Tragédie gitane sublimée par la caméra de Kusturica, avec ce qu'elle a à chaque fois de poétique et de grave, Le Temps des Gitans porte un regard sans complaisance sur une communauté dont on sait à quel point elle a nourri l'imaginaire du réalisateur. Le manichéisme n'est ici pas de mise, tant nous sont dépeints des interactions, des modes de vie, des codes ambivalents. Il y a bien évidemment les trahisons entre "frères" (mais aussi la peur d'être trahi), les mensonges, et le trafic d'enfants. On a pu dire que Kusturica ne condamnait pas assez fermement celui-ci, mais je crois que la critique manque en partie ce qui fait l'essence même du message kusturicien : les hommes, certes, sont fondamentalement mauvais et viciés, mais ils luttent, non sans un certain désespoir, soit pour leur survie soit pour atteindre leurs fins, ce qui les rend déviants. Pas de jugement moralisateur donc ; simplement un regard ethnographique distancé, mais transfiguré par la magie de la caméra du cinéaste bosniaque. Car au fond, il y a tout de même cette indéfectible solidarité, cet amour irremplaçable de la grand-mère pour son petit-fils, et ces animaux, qui loin de ne faire que ponctuer l'univers visuel de Kusturica de leurs plus beaux points-virgules, constituent la trame même dans laquelle se meuvent les personnages : leur apparition cocasse (le dindon du Temps des Gitans, l'âne de La vie est un miracle ou les chats de Chat noir, Chat blanc) nous rappelle à la fois notre innocence perdue et ce qu'il peut y avoir de naturellement - au sens littéral du terme - bon en nous.
C'est ainsi que coexistent, sans se contredire, cette scène de rituel incroyablement poétique, se déroulant à la Saint-Georges alors que les gitans se baignent dans un fleuve irradié de la lueur des torches, dans une lumière crépusculaire, et ces séquences de prostitution et de mendicité qui nous renvoient à la condition humaine dans ce qu'elle peut avoir de plus vile et de plus méprisable. C'est sans compter la musique envoûtante de Goran Bregovic, faisant vibrer et résonner les paroles de la grand-mère, ces paroles prophétiques et testamentaires qui s'envoleront comme l'oiseau blanc du rêve de Perhan : "Il faut que je pleure quand mon cœur souffre".