(Vu le 07/08/26)

Comme l'indique Jean-Baptiste Thoret dans sa critique du dernier long-métrage de Jacques Becker qu'il a réalisé difficilement avant de mourir, Le Trou fut une déflagration, en plein début de la période de la Nouvelle Vague. En effet, il réunit le fonctionnalisme efficace d'un certain cinéma classique hollywoodien que les jeunes Turcs ont tant admiré et l'humanisme naturaliste d'un Jean Renoir, autre influence fondamentale pour les cinéastes. Dans le film, toutes les obsessions du cinéaste paraissent dans une forme de synthèse : le fort intérêt pour l'authenticité, la politique de l'amitié, l'attirance pour un savoir-faire, l'intraitable rapport de classes, l'obsession d'un but que l'on se fixe ou encore la notion de trahison et de collaboration avec l'ennemi et/ou un oppresseur. Adapté d'un roman de José Giovanni, les thèmes font sens puisque ce dernier traite dans son œuvre du code de l'honneur, de l'amitié entre truands et de l'univers carcéral.

Mais Becker a fait de Claude Gaspard, le jeune détenu qui rejoint le groupe dans leur cellule, le traître du récit alors que dans le roman il est un personnage secondaire. En effet, il devient central, il découvre l'entraide et la fraternité auprès de ce groupe prolétaire alors qu'il est plutôt un jeune homme cultivé, bien éduqué, venu d'un monde bourgeois. Tout au long du récit, il se fascine et s'attache à la coalition de ce groupe d'amis dont la liberté est pour ce dernier une idée qu'il se fixe dans une perception quasi métaphysique. Pour ceux qui le composent, c'est un absolu à atteindre, mais elle ne doit jamais entacher le lien indéfectible les unissant. C'est par leur savoir-faire, leur débrouillardise et leur solidarité qu'ils doivent accéder à cet objectif. Tandis que pour Gaspard, la liberté est quelque chose pouvant se négocier et c'est ce qu'il se passe lorsqu'il apprend que sa femme retire sa plainte et que le directeur est prêt à le relâcher. Pour cela, il est obligé de dénoncer ses amis et donc de briser la loyauté si importante du groupe. Chez Becker, la trahison est une maladie et une faiblesse de classe, mais ce n'est pas quelque chose d'héréditaire parce que dans son cinéma, on ne naît pas traître, on le devient, pour reprendre de nouveau les mots de Thoret. Il n'a pas su agir contre ses intérêts au nom de cet idéal de confiance et de soutien. Tous les autres maintiennent leur rectitude morale et ne sanctionnent pas ou ne flanchent pas avec l'idéal du groupe par intérêt individuel. Ils sont malheureusement tombés dans le piège de la tragédie en acceptant par un dilemme fordien d'hospitalité l'entrée de Gaspard dans leur communauté et donc dans leur plan d'évasion alors qu'ils ne le connaissaient pas. Un piège que Becker tend jusqu'à son point de rupture et un suspense bandé.

Par ailleurs, Le Trou est un grand film pour sa façon de capter avec rigueur et une justesse des plus dépouillées la manière dont les actions individuelles, même la plus minime, se mettent au service du collectif pour tendre vers la possibilité de liberté. De ce fait, Becker s'attache à filmer les mains au travail et la répétition méthodique de l'ouvrage dans tous ses pores, sa matérialité et son paysage sonore. Ce sont les mains qui disent quelque chose de la vérité des êtres et c'est d'ailleurs pour cela que Gaspard et ses mains ne sont quasiment jamais filmés dans la besogne, car il est plus malhonnête que ses codétenus et survit par son éloquence verbeuse et sa séduction plus fourbe. Le personnage pourrait d'une certaine façon traduire la tradition plus littéraire, théâtrale et psychologique du cinéma français. Becker en fait le versant négatif pour s'attendrir bien plus sur les autres hommes qui accomplissent leurs tâches avec minutie et passion comme Roland, le magicien du groupe. Leur personnalité est définie par ce qu'ils font et pour cela l'auteur capte l'entièreté du détail de leur action, d'où l'intérêt de filmer cela avec une dimension brute et documentaire, un geste d'une pureté lisse que l'on peut considérer comme comportementaliste. Jean-Pierre Melville qui considérait Le Trou comme le meilleur film français de tous les temps, a bien mémorisé la leçon.

En effet, il développera dans son œuvre des séquences à temps réel où « le temps de l'action se confond avec celui de l'exécution ». Ainsi pour comprendre le pourquoi d'une action, il faut exposer comment cela se passe, sans compromis avec le temps et la durée. Melville développera cette esthétique dans une dimension mythologique tandis que Becker faisait avec Le Trou dans une approche encore réaliste. Bien évidemment, à propos du dernier long de Becker, nous pensons à l'héritage d'Un condamné à mort s'est échappé de Bresson pour cette fascination du geste dans son détail, la dimension métaphysique de la liberté passant par un style factuel, austère et concret, les longues plages de silence, les gros plans descriptifs lorgnant avec l'hypnose, etc. Même les personnages du Trou se rapprochent de la notion de modèle bressonien. Ils sont d'une véracité confondante (l'acteur jouant Roland était un réel prisonnier ayant tenté de s'évader de la Prison de la Santé) avec leur diction archi-naturelle et le filtrage de leur identité puisque nous ne savons ni d'où ils viennent, ni pourquoi ils sont en prison. Également, le rapprochement avec Howard Hawks est clair pour l'importance de la franche camaraderie, le rassemblement d'un groupe pour la quête d'une même idée ou encore la manière de démontrer que la morale est déterminée par l'action. Sur ce dernier point, Becker va tellement creuser son sujet jusqu'à l'os, attester d'une réalisation implacable et d'un montage sec jusqu'à une épure granitique, que morale et action ne font finalement plus qu'un.

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le 9 août 2026

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