Avant que le film de yakuza ne soit révolutionné par Kinji Fukasaku au début des années 1970, certains cinéastes avaient déjà commencé à fissurer les codes du genre. Le Vaurien appartient à cette catégorie de films charnières. Moins célèbre que certaines œuvres de Seijun Suzuki, avec lequel il partage pourtant plusieurs acteurs et certains thèmes, il mérite aujourd'hui d'être redécouvert pour ce qu'il est : un polar nerveux, efficace et étonnamment moderne.
L'intrigue s'inscrit encore dans les conventions du cinéma de studio japonais du début des années 1960, mais la manière dont elle est traitée annonce déjà autre chose. Là où le film de yakuza classique tend souvent à héroïser ses personnages, Le Vaurien adopte un regard plus rugueux et plus réaliste. Les rapports de pouvoir y sont brutaux, les personnages moins romantiques qu'à l'accoutumée, et la violence paraît naître d'un environnement social plutôt que d'une simple opposition entre héros et adversaires.
La mise en scène constitue l'une des grandes réussites du film. Soignée sans être ostentatoire, elle accompagne constamment le récit. Les cadres sont précis, le rythme bien maîtrisé et plusieurs séquences témoignent d'un réel savoir-faire visuel. Surtout, la réalisation ne cherche jamais à prendre le pas sur l'histoire. Cette sobriété relative permet au film de conserver une véritable tension dramatique et de ne jamais perdre de vue ses enjeux humains.
Tout n'est pas parfait pour autant. Certaines situations restent tributaires des conventions de leur époque et le film manque parfois de l'ampleur ou de la radicalité qui caractériseront quelques années plus tard les grandes œuvres du genre. On sent encore les contraintes du système des studios et l'ensemble demeure parfois inégal. Mais c'est précisément cette position intermédiaire qui rend Le Vaurien si intéressant. Derrière son apparente modestie se dessinent déjà les contours d'un cinéma plus urgent, plus âpre et plus ancré dans le réel. À ce titre, il apparaît comme un passionnant précurseur du renouvellement du film de yakuza qui éclatera pleinement une décennie plus tard. Dans ce contexte, Le Vaurien demeure une bonne surprise : un film solide, bien mené, porté par une mise en scène inspirée et suffisamment novateur pour conserver aujourd'hui encore une réelle fraîcheur.