J'explore le cinéma de Doniol-Valcroze. Je me suis enthousiasmé pour Le cœur battant (1960). L'eau à la bouche (1959) a forcé mon respect tout en suscitant des réserves idéologiques. Entre autres, une tentative de viol comique. Certes, il s'agissait de Galabru le bouffon et de Bernadette craque braguette (Lafont). Mais cela n'arrange guère les choses, car Doniol sous-entend que la femme est provocatrice et l'a bien cherché. Ce qui m'incite à regarde Le viol (1967) pour en avoir le cœur, non pas battant, mais net. La proximité de 1968 aidant, j'espérais trouver une correction d'image quant aux relations homme-femme. Rien n'est moins sûr.
Encore une fois, la présence et la fonction de la musique sont conséquentes. Après Legrand pour Le cœur et le duo Gainsbourg / Goraguer pour L'eau, voilà Portal. Il était dans sa période free-jazz, tendance européenne plutôt qu'afro-américaine, avec des improvisations qui émulait la musique sérieuse et sérielle des compositeurs contemporains. Adieu le lyrisme et la coolitude. Il nous livre une cacophonie qui méritait des recherches musicales de l'époque et qui, associée aux œuvres d'art plastique qui décorent les murs de l'appartement moderne où se situe l'action, nous installe dans une esthétique "avant-garde". Cela ne parle ni au plaisir ni à l'émotion, si ce n'est en tant qu'agression, mais interpelle uniquement l'intellect. Là, je crache sur ce que j'ai adoré, car moi-même, j'y ai cru. Mais j'en suis revenu.
On plaidera qu'à l'époque c'était l'avenir de la musique et que c'était tendance dans le cinéma d'auteur. Ainsi Resnais demandera du dodécaphonisme pour L'année dernière à Marienbad (1961) et convoquera Hans Werner Henze dans Muriel (1963). Et que cela vaut illustration de la confusion de la protagoniste et de la violence relationnelle. Ce qui est paradoxal car l'illustration est une méthode rejetée par l'avant-garde. Je sauverai un bref passage qui fait contraste et est diégétique car il est supposé être émis par un tourne-disque, dont le protagoniste dit à juste titre : "C'était joli ce que vous écoutiez là !".
Alors que la musique de Goraguer, dans L'eau, s'intégrait organiquement à l'action et au montage, l'intégration se poursuit mais aux forceps, à coups de cuts sauvages, qui semblent nous affirmer : "Ceci est un montage et voilà le geste d'un auteur !" C'était l'époque de la musique électro-acoustique et du travail sur bande. On prend aussi le parti iconoclaste que la musique cachera parfois les dialogues, surlignant leur vacuité et suscitant l'inconfort chez le spectateur.
Doniol confirme son intérêt pour les arts visuels. Dans Le cœur, le protagoniste, artiste à succès, avait peint un tableau éponyme. Dans L'eau, la caméra s'égarait vers de splendides fresque Art Nouveau évoquant la féminité. Ici, néo-Mondrian et minimalisme sont accrochés. Sont-ils le miroir de la complexité du psychisme de la protagoniste ? Mais Doniol utilise aussi l'art figuratif. Un photo de la protagoniste, qui était atypiquement cadrée pour un portrait, s'animera improbablement pour devenir un film. Plus discret, à la lisière du centre d'intérêt d'un plan, on devine un tableau qui représente une femme allongée sur un canapé. Ce sera la situation de la protagoniste dans le dernier plan du film. Une statuette, improbable encore, dans cet intérieur bourgeois, représente un homme tenant quelqu'un comme un brouette. Une allusion au viol ? En levrette.
L'action est confinée dans un appartement design mais, en fait, tournée en studio. La camera de Doniol exploitera au mieux cet univers limité, aux fenêtres tendues de rideaux, avec un savante mais discrète variété de cadres et de placements d'acteurs. A l'opposé, cela culminera exceptionnellement avec un panoramique tournant sur 360°, produisant un plan impossible où la même protagoniste est installée en des endroits différents du salon.
Doniol poursuit une illustration de la bourgeoisie qui semble être son écosystème. On retrouve la société à deux vitesses, déjà visible dans L'eau, où il y a maîtres et serviteurs. Mais le temps a passé. Artistes engagés, intellectuels de gauche, étudiants bientôt révoltés font le procès de la bourgeoisie, au sens sociologique comme au sens marxiste, dont ils sont issus. La bonne n'est plus une soubrette légère, elle est grincheuse et revendique. La lutte des classes, quoi. Quant aux bourgeois, dans L'eau et Le cœur, il s'agissait d'oisifs qui jouaient à l'amour. Leurs enveloppes charnelles étaient encore habitées par des personnalités, des aspirations et des souffrances. En 67, il n'est plus possible de s'identifier à eux. Alors, ils sont des stéréotypes. Le mari part à la chasse et "qui part à la chasse perd sa place". L'agresseur, homme imposant en costume élégant, incarne le mâle dominant. L'épouse, jolie bourgeoise dénudée et blonde à l'accent étranger, incarne l'objet de désir. Le tournage en studio renforce l'artificialité. Musique aidant, le repas final a un petit air d'Année dernière à Marienbad.
L'agresseur, c'est Bruno Cremer. C'est un grand acteur. Mais j'ai quelque problème avec sa présence physique. Ce "bel homme" n'était déjà plus un jeune premier du Conservatoire et se dirigeait vers les rôles à la Gabin senior qui allaient faire sa spécialité. Aussi, la scène d'amour heureux, au lit et à poil, même si Doniol focalise sur La petite étrangère (1980), hum ! pardon, la belle étrangère, c'est pas ma came. De plus, Doniol lui a concocté une entrée en scène confondante. Une sorte d'espion d'opérette portant des gants pour ne pas laisser d'empreinte, exhibant inutilement un Luger, et affublé de lunettes improbables à la Elton John. J'ai cru voir Aldo Maccione jouant l'inspecteur Clouzot et j'ai lâché une réplique d'Eva la Balerina : "C'est quoi ce délire ?". Peut-être de l'humour.
L'épouse, c'est Bibi Andersson. C'est une grande actrice. Je n'en doute pas. Mais elle est enfermée dans ce rôle de blonde à accent en peignoir et de bourgeoise frustrée, ce qui n'aide pas.
Chez Doniol, il y a des fantasmes pornos mais qui restent soft. Dans L'eau, c'était la partie carrée échangiste. Là, on a la fille à poil qui ouvre au livreur. Il la soumettra, la ficellera en une allusion au bondage, lui fera même frôler la mort. Elle se rebellera un peu et il aimera cela. Il l'infantilisera. Plus atypique, il l'obligera à lui faire la cuisine, ce qui est une humiliation pour une bourgeoise qui a une bonne. Mais le maître sera magnanime. Il la déliera parfois et l'assurera qu'il n'abusera pas de la situation. Astuce manipulatrice qui portera ses fruits car elle le suppliera de le faire. Ils tomberont dans les bras l'un de l'autre et feront l'amour. Ridicule et pathétique.
Remarquez, ce n'est pas que je ne comprends pas. Je comprends même très bien et pas uniquement Pour X raisons (1982). Cela pourrait d'ailleurs être le point de départ pour une bonne histoire. Le problème est que c'est l'histoire. Tout cela est dit sérieusement et en prenant son temps. Certes, le cinéma de la décennie suivante sera riche en fantasmes et transgressions, au nom de la libération sexuelle ou de la revendication de différences. Mais je ne vois pas ce qu'il y a de libérateur à ce que que Madame rêve d'être prise de force. Visiblement Doniol se croit fin connaisseur de la psyché féminine. A sa décharge, l'épilogue tentera de justifier ces clichés et ces anomalies.
Donc, le viol du titre n'a pas eu lieu mais elle l'espérait. Est-ce une cas d'espèce ? Peut-on généraliser ? Est-ce que toutes les bourgeoises rêvent d'être violées ? Toutes les femmes ? Est-ce que l'essence de la séduction est que l'homme puissant renonce à contraindre la faible femme ? Mais qu'elle aime sentir qu'il pourrait l'obliger. Un film est une prise de parole publique, cela donne certaines responsabilités. C'est sûr que, vu de 2025, ça passe mal. Enfin, si on n'est pas masculiniste.
Cependant le scénario nous réserve encore des twists. Doniol dispose de quelques minutes pour rattraper le coup.
L'agresseur, qui était parti, revient comme invité du mari, pour le dîner. Cette séquestration était-elle un stratagème d'un mari libertin qui voulait livrer sa femme à une relation ? C'est bien possible car l'agresseur avait un complice. A notre stupéfaction, elle accueille l'agresseur sans sourciller. Elle connait donc bien cet homme qui semblait un étranger. Sont-ils deux amants adultères qui se sont et nous ont joué la comédie, dans le dos du mari ? Non, car il affirme sincèrement avoir pensé à elle cinq minutes et elle répond avoir pensé à lui beaucoup plus longtemps. Toute cette histoire n'était qu'une rêverie, un fantasme d'une épouse frustrée. Nous en aurons bientôt la confirmation, car elle se couche auprès d'un mari peu amoureux et se relève pour fantasmer son agresseur.
Donc Doniol n'a pas rattrapé le coup : la femme rêve d'être violée. Mais avec de la tendresse. C'est à dire pas vraiment violée mais un peu quand même. Dont acte !
En fait il nous a raconté l'histoire de l'éléphant et de la petite souris et il a fait son Robbe-Grillet.
Sauf que, dans une finale et belle scène d'actrice, Bibi montre la souffrance du désir et de la frustration. On peut conclure qu'elle est une victime du patriarcat et que la révolution sexuelle et le féminisme la libèreront. Mais ça, c'est une autre histoire.