Certains films jouissent d’un «prestige» qui semble tenir davantage à leur réputation qu’à leur véritable valeur artistique. Par exemple Leaving Las Vegas de Mike Figgis. Sa ressortie en version restaurée 4K (on s’interroge : quelle est la pertinence d’un telle ressortie au vu de la faiblesse du film ?) agit comme une expérience cruelle : celle de revoir, trente ans plus tard, une œuvre que l’on avait aimée à vingt ans pour finalement constater, avec un mélange de gêne et de désillusion, à quel point elle a terriblement mal vieilli. Ou pire encore : réaliser qu’elle était peut-être déjà mauvaise à l’époque, mais qu’on ne disposait pas encore du recul nécessaire, ni de connaissances cinéphiliques pointues, pour s’en rendre compte.
Le film conserve une aura particulière, notamment grâce à l’interprétation de Nicolas Cage récompensée par un Oscar et un Golden Globe (ce que l’on a tendance à oublier, tant sa filmographie ressemble depuis longtemps à une loterie géante). Pourtant, revoir Leaving Las Vegas en 2026 conduit à une interrogation quasi mystique : Cage joue-t-il réellement bien ou se contente-t-il d’en faire des tonnes avec une intensité qui, sur le moment, pourra impressionner ? Son interprétation oscille en permanence entre cabotinage et abandon sincère. Il y a des scènes où son personnage alcoolisé touche à quelque chose de profondément déchirant, puis d’autres où il semble occupé à exhiber sa performance, comme si chaque plan devait nous rappeler qu’on regarde bien un acteur… «habité».
Le problème vient aussi du regard de Figgis sur son sujet. Là où le film voulait sans doute atteindre une forme de tragédie romantique poisseuse, il use (et abuse) d’une esthétique affectée, presque prétentieuse : montage appuyé, surdécoupage, ralentis malheureux, musique omniprésente. Rien ne respire, tout est souligné au stabilo émotionnel, et le film paraît terrorisé par le silence, comme s’il craignait que le spectateur cesse de ressentir quelque chose pendant quelques secondes. Résultat : une bande-son jazzy franchement épuisante avec, entre autres, un Sting revenant toutes les dix minutes nous casser les oreilles en mode crooner. Figgis a pourtant montré qu’il était capable de plus de subtilité, et il suffit de revoir Affaires privées, polar sombre et élégant qui voyait Andy Garcia et Richard Gere s’affronter en un duel magistral, pour mesurer l’écart abyssal entre les deux films.
Cette lourdeur culmine dans le traitement de la relation entre Ben et Sera. Le principe de deux êtres paumés (dont l’un refuse de se sauver) qui se rencontrent par hasard reste beau sur le papier, et il faut reconnaître qu’Elizabeth Shue apporte énormément d’humanité au film. Sa prestation, plus nuancée que celle de Cage (certes, dans un registre très différent), demeure la vraie réussite du film. Elle rend crédible un personnage qui aurait pu facilement n’être qu’une figure sacrificielle de plus dans un récit masculin sur l’autodestruction (inspiré du roman autobiographique de John O’Brien qui se suicidera deux semaines après en avoir vendu les droits d’adaptation). Mais le film sabote sans cesse ce qu’il pourrait avoir de poignant par son goût du misérabilisme. Le désespoir n’y est jamais suggéré : il y est surexposé. La scène du viol notamment apparaît aujourd’hui avec une violence assez douteuse. Elle n’apporte rien à l’histoire, sinon une couche supplémentaire de souffrance destinée à intensifier artificiellement le côté tragique du film (et on ne parlera même pas de la scène finale, d’une gênance absolue). Le plus embarrassant reste peut-être la manière dont le film romantise sa propre déchéance. Leaving Las Vegas veut montrer l’annihilation totale (boire jusqu’à ce que mort s’ensuive), mais il le fait avec une sorte de satisfaction appuyée. Chaque verre avalé devient un geste chorégraphié, chaque errance nocturne est filmée comme un clip mélancolique saturé de néons et de saxophone triste.
À la revoyure, cette posture paraît terriblement dépassée. D’autres films ont exploré des thèmes similaires avec plus de panache et de lucidité. La grande bouffe transformait ainsi le suicide de l’homme occidental en satire grotesque et funèbre d’une puissance incomparable. Oslo, 31 août, lui, atteignait une vérité bouleversante dans son portrait d’un homme au bord du gouffre sans jamais avoir besoin de transformer sa déroute existentielle en spectacle stylisé. C’est peut-être ce qui manque le plus à Leaving Las Vegas : la grâce. Derrière ses excès de mise en scène, sa musique envahissante et son côté traîne-misère complaisant, le film ressemble moins à un drame intemporel qu’à une capsule très datée du cinéma indépendant américain des années 90, persuadé alors qu’il suffisait d’accumuler les outrances pour atteindre une sorte de justesse émotionnelle.
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