L’Engloutie
6.3
L’Engloutie

Film de Louise Hémon (2025)

L'engloutie est un film qui de par son synopsis m'intriguait beaucoup, je n'avais alors, malheureusement, pas pu le voir en salle et profitais de sa récente sortie en format physique pour enfin le découvrir. Je regrette face à la qualité du travail sur la photographie et l'image de ne pas avoir eu le privilège de le voir sur grand écran là où il aurait certainement pris une plus grande ampleur encore.


Néanmoins ses atouts esthétiques ne constituent pas les seules qualités de cette proposition déroutante. La première et la principale à mon sens étant son application permanente à ne pas éclaircir son aura de mystère, sa veine cryptique. De son ouverture à son plan final, jamais le film ne vient éclairer telle hypothèse ou telle analyse qu'on y verrait de façon personnelle, comme étant la clef qui résoudrait l'énigme.

Parcouru de symbolisme disséminé par des indices, aussi bien montrés à l'image, que suggérés dans les dialogues ou constituant des ponctuations dans le récit, libre court est laissé à l'intelligence de chaque spectateur pour y projeter sa compréhension, pour en déduire le message profond qui l'habite.


A la bascule exacte qui fera passer l'humanité dans le vingtième siècle, une jeune institutrice, est mandatée pour assurer l'instruction dans une école située au cœur d'un village d'une vallée de montagne que les rigueurs de l'hiver alpin condamnent à l'isolement géographique mais surtout culturel. Personnage dont la filiation avec la figure du "hussard noir de la République" m'apparait comme absolue. Figure synecdoque, qui caractérisait alors le corps éducatif, porté par des vertus de laïcité, des ambitions de développement de l'esprit critique, attaché à la République et rétif aux autorités religieuses.

Là se confronteront les croyances et superstitions ancestrales transmises de générations en générations, les anciennes endossant le rôle de gardiennes de celles-ci, et l'émergence des savoirs scientifiques qui font partie des bagages de cette étrangère.

Cela s'illustre notamment dans le conflit oral et houleux qui se noue à propos du fait de laver les enfants, Aimée Lazare, la jeune institutrice, prônant les bienfaits de l'hygiène pour combattre les germes et microbes, là où les vieilles villageoises considèrent que ce sont les croûtes qui protègent les plus jeunes de la maladie.


Tandis que le vieux monde s'efface et que pour ses derniers représentants se joue le moment crucial de son effacement définitif, avec toute la violence que ça suppose. Cette cohabitation imposée par les exigences d'une saison qui coupe du monde sans qu'on puisse s'y soustraire va peu à peu ériger les consciences et les murs d'un conflit larvé, mais critique.


Alors que dans les courtes heures du jour chacun vaque à ses occupations, les longues, froides et sombres heures du soir et de la nuit sont propices aux veillées. Durant celles-ci, alors que tout le village est réunis, sont contés les récits légendaires et constitutifs de l'identité de la vallée.

Il est d'ailleurs intéressant que ces histoires traditionnelles soient dites dans le patois local, tout comme les mots prononcés par les anciennes, et il faut reconnaitre que le choix audacieux qui est fait de ne pas tout traduire ou sous titrer, participe de la volonté de ne pas tout expliquer. Il n'est guère primordial que nous spectateurs sachions tout ce qui est dit durant ces soirées au coin de l'âtre, les éléments essentiels à notre appréhension des événements nous sont dévoilés. Louise Hémon assume la radicalité, voire l'opacité de son dispositif, elle ne souhaite pas rendre son œuvre aimable, ni accessible.


Parmi les légendes et contes, deux vont dessiner le destin de notre institutrice.

La première raconte l'histoire d'un berger qui reconnaissant la Mort au détour d'un chemin, prend la fuite apeuré en abandonnant son troupeau, rejoint les rivages de la Méditerranée, s'embarque sur un bateau direction l'Algérie - pays qui revient régulièrement dans l'imaginaire des habitants jeunes du village - or ce bateau est pris dans une tempête et quand le berger se retrouve de nouveau face à la Mort, il lui pose la question qui l'obsède depuis sa rencontre plus tôt dans la journée : Pourquoi avait elle cet air aussi étrange ? La Mort de répondre alors "j'étais juste surprise de te croiser à cet instant, car je n'étais sensée te rencontrer que ce soir".

Cette courte histoire va permettre deux choses, d'abord questionner la notion de destinée. Notre destin est il écrit ? On pourrait y passer des heures sans arriver à un consensus, ne laissant alors l'espace qu'aux croyances individuelles, intimes et culturelles. Servir ensuite de fondation à la mission pédagogique d'Aimée, qui montrant sur une mappemonde les lieux mentionnés dans le conte fait prendre conscience aux nouvelles générations, d'à quel point le monde est vaste, d'à quel point il doit déborder de savoirs, d'à quel point en dépit de son environnement semblant gigantesque, bordé par ses sommets inatteignables, leur petite vallée enclavée est petite et insignifiante. Cette prise de conscience qui effraie les anciens est la démonstration que la graine de la connaissance et par corollaire l'irruption de la modernité est semée.


La seconde légende est celle d'une sorcière qui séduisant les hommes les entraines vers une falaise d'où elle les précipites comme offrandes à la montagne. Quand cédant de façon naturelle et normale aux désirs de la chaire, Aimée répond favorablement aux avances d'un premier, puis d'un second homme, sensiblement du même âge qu'elle et que tous deux disparaissent durant leurs nuits d'ébats, les traces d'avalanches repérées au petit matin aux abords de la bâtisse où elle vit, éveillent les soupçons, les accusations et finalement l'ostracisation, la véhémence et l'exécution d'une justice populaire davantage destinée à bâtir une explication qu'à révéler la vérité.


A ce titre le choix du titre du film "L'engloutie" me parait intéressant à questionner. Pourquoi ce choix de mot, qui appartient au champ lexical de la prise de nourriture ? On englouti un repas, un glouton désigne quelqu'un mangeant avec excès, c'est l'ogre qui englouti les enfants. Là où pour des avalanches, des éboulis, on parlera plutôt d'ensevelissements. En personnifiant ainsi un évènement naturel, dramatique mais dans l'ordre du monde, Louise Hémon parait ne pas vouloir totalement clore la porte aux croyances et compréhensions anciennes du monde. Comme si pouvaient cohabiter les avantages du savoir empirique et les atouts jusque là protecteurs des idées du passé.


Un dernier mot pour saluer le jeu de Galatea Bellugi, qui m'avait déjà grandement impressionné dans "La Convocation" et qui ici fait conjuguer à l'aridité assumée du film sa physique et son attitude d'une singulière froideur.

Spectateur-Lambda
8

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il y a 1 jour

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