Introduction : Une ascension foudroyante dans l’univers du crime
Sorti en 1990, Les Affranchis n’est pas simplement un film de plus sur la mafia : c’est le mètre étalon du genre, celui qui a redéfini les codes en puisant dans une réalité brute, documentaire, mais transcendée par un style cinématographique fulgurant. Adapté du livre Wiseguy de Nicholas Pileggi, co-scénariste du film, Scorsese livre une œuvre survoltée, précise, sans jugement moral mais jamais complaisante. À travers le regard de Henry Hill, petit voyou fasciné par le mode de vie des mafieux, on plonge dans les coulisses d’un empire fondé sur la violence, l’impunité et l’appât du gain. Si Le Parrain était une tragédie shakespearienne, Les Affranchis est une chronique hallucinée, nerveuse, électrisée par la vitesse et la décadence.
Un scénario à l’efficacité tranchante
Le récit est construit en forme de confession : Henry Hill raconte son parcours comme on déroule une pellicule de souvenirs flous et exaltés. Le génie de Scorsese réside dans cette narration à la première personne, oscillant entre admiration naïve et lucidité tardive. Chaque étape – de l’initiation à la chute – est racontée avec un souci du détail qui frôle l’obsession, notamment sur les rouages internes du crime organisé. Le rythme est effréné, sans temps mort, comme si le film courait après le destin tragique de ses personnages. La montée est aussi exaltante que la chute est brutale.
Liotta, De Niro, Pesci : un triangle d’or mafieux
Rarement un trio d’acteurs aura autant incarné les dynamiques internes d’un monde aussi fermé. Ray Liotta, dans le rôle d’Henry Hill, est à la fois le spectateur fasciné et l’acteur de sa propre perte. Robert De Niro en Jimmy Conway, silencieux, charismatique, glaçant, impose un respect naturel. Mais c’est Joe Pesci, volcan imprévisible, qui crève littéralement l’écran dans le rôle de Tommy DeVito : drôle, violent, incontrôlable. Chaque scène avec lui est une montée d’adrénaline. Ce casting est la pierre angulaire du film : une chimie parfaite, une tension permanente.
Rock, doo-wop et parano : la bande-son comme catalyseur
Impossible de parler des Affranchis sans évoquer sa bande-son : une leçon de montage musical où chaque morceau accompagne, souligne ou contredit l’image. À la manière de Tarantino, Scorsese ne fait pas appel à un compositeur de musique originale, mais construit son univers sonore à partir de morceaux existants, puisés dans les années 50 à 70 (Cream, The Rolling Stones, Derek and the Dominos…). Chaque titre utilisé est en résonance avec la scène qu’il accompagne, renforçant son impact ou en créant un contrepoint ironique. Ce choix renforce l’ancrage temporel du récit et participe à cette esthétique de l’excès, entre glamour et ultraviolence. C’est l’illustration parfaite de la déconnexion entre la perception séduisante du crime et sa réalité sordide.
New York, personnage fantôme mais omniprésent
Les rues de New York sont incarnées, captées dans leur crasse, leur moiteur, leur nervosité. On ressent les odeurs, les sons, la tension constante. Comme chez Abel Ferrara ou dans Joker de Todd Phillips, la ville devient un décor organique, vivant, menaçant. Scorsese filme ses quartiers comme un ancien du coin : avec tendresse, mais sans fard.
Verdict : 9/10
Les Affranchis est le film définitif sur la mafia, surpassant ses pairs par son énergie, sa précision, et sa profondeur. Une œuvre totale, où l’esthétique sert un propos fort, dérangeant, parfois jouissif, souvent glaçant. Scorsese y atteint un sommet de virtuosité sans jamais se perdre dans la complaisance. Plus de trente ans après sa sortie, le film conserve une modernité folle, à la fois dans sa mise en scène et dans son message. Un classique impérissable, aussi nécessaire qu’inimitable.